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Discussion en direct avec Vikram Nehru sur la dette - 18 mai 2004

La dette est-elle le problème ou le symptôme d’un problème plus large ?

Ce qui suit est le compte rendu de la discussion en ligne.

Informations complémentaires;

- L’Initiative pour les pays pauvres très endettés (a)
- Cadre d’endettement tolérable (a)


Michael Korczynski : Quelle relation existe-il entre le niveau d’endettement des pays pauvres et la possibilité pour eux de se moderniser? La modernisation, est-elle en fait possible si la majorité des ressources obtenues par le travail ne sont pas utilisées pour créer une valeur ajoutée pour le pays, mais plutôt pour réduire le fardeau fiscal ?

Vikram Nehru : Je voudrais tout d’abord vous remercier d’être présents à cette session de « Vous avez la parole ». Je vous remercie pour toutes les questions que vous avez posées, et je dois dire qu’elles sont très variées, mais celle-ci est une bonne question avec laquelle commencer.

Il s’agit en fait de savoir s’il y a une relation entre la dette d’un pays et son taux de croissance. C’est une question que nous avons passé beaucoup de temps à débattre à la Banque.

Il y a de toute évidence, une relation négative entre l’endettement des pays – j’utilise ici le terme endettement en connaissance de cause – et leur taux de croissance. C’est-à-dire, plus un pays est endetté, plus sa croissance tendra à être faible ou vice versa, quand un pays a une croissance faible, il aura tendance à être très endetté.

Il y a plusieurs façons d’interpréter ce fait. La première et la plus commune, est de dire qu’un fort degré d’endettement conduit à une faible croissance, et c’est le sens de la question posée par Michael Korcynski. Mais il y a une autre façon de voir la question. Les pays ne retrouvent pas très endettés parce qu’ils ont beaucoup emprunté, mais plutôt parce que leur croissance tend à être faible. En d’autres termes, c’est la faiblesse de la croissance qui cause un endettement élevé. Cette deuxième explication mérite certainement d’être examinée avec attention.

Je voudrais vous présenter une troisième explication, qui affecte aussi bien la croissance que l’endettement, à savoir la qualité des politiques et des institutions d’un pays, qui de toute évidence, a un impact sur les sommes que le pays emprunte, et donc sur son taux de croissance.

Par conséquent, les pays où on retrouve de faibles politiques et institutions peuvent à la fois être très endettés et avoir de faibles taux de croissance. Cela expliquerait par ailleurs la relation qui existe entre un fort degré d’endettement et un faible taux de croissance dans les pays.


Adam Alidu Babatu : Je pense que la dette est le symptôme d’un problème plus large. L’ajustement structurel a échoué en Afrique et dans beaucoup de pays moins développés. En quoi l’Initiative PPTE est-elle différente alors que nous savons tous que l’ajustement qu’elle impose a le même type de conditionnalité que le programme d’ajustement structurel ?

Je suis tout à fait d’accord avec vous sur le fait que la corruption qui existe en Afrique freine l’efficacité de l’Initiative PPTE. Mais des prêts et dons qui font partie d’une aide liée dont l’objectif n’est que très indirectement l’augmentation de la productivité et la réduction de la pauvreté créent, à mon sens, une situation encore pire. Que fait la Banque à ce sujet?

Vikram Nehru : Je voudrais tout d’abord dire que je suis d’accord avec la première déclaration de Adam, c'est-à-dire que la dette est le symptôme d’un problème beaucoup plus vaste. Ainsi que je l’ai dit dans ma réponse précédente, ce sont les pays où la croissance est faible qui ont aussi tendance aussi à s’endetter le plus. La question qu’il faut poser est : pourquoi la croissance est lente dans certains pays ? Il est très difficile de répondre à cette question qui est en fait au cœur de l’économie du développement, et je ne voudrais pas passer beaucoup de temps sur ce point. Cependant je dirai ceci :

Souvent, la faiblesse de la croissance est liée aux conditions spécifiques du pays et je ne pense pas qu’on puisse faire des généralisations. Dans certains cas, la situation géographique du pays est mise en cause ; dans d’autres cas, c’est l’histoire (par exemple, un manque historique d’infrastructures peut être la cause de la faible croissance observée aujourd’hui) ; dans d’autres cas encore, c’est la faiblesse des institutions qui conduit à une croissance faible. En d’autres termes, les raisons pour lesquelles les pays ont une faible croissance sont variées et il est très important de ne pas faire de généralisation à ce sujet.

Mais je voudrais répondre à la deuxième partie de la question que pose Adam, c’est-à-dire quelle différence l’Initiative PPTE peut apporter pour améliorer les perspectives dans ces pays pauvres très endettés? La réponse est que l’Initiative PPTE n’est qu’un programme de réduction de dette. Elle n’est pas une potion magique. Elle ne peut pas garantir la croissance d’un pays. Elle ne peut pas non plus garantir que la dette de ces pays sera tolérable. Il s’agit simplement d’un programme d’allégement de la dette pour réduire l’endettement de ces pays, et il faut donc la considérer uniquement comme faisant partie d’un plus vaste programme de développement. La réduction de la dette est une pré condition importante à la croissance économique dans plusieurs de ces pays pauvres très endettés, mais cette condition n’est pas suffisante pour obtenir une croissance ou rendre la dette tolérable. Il est aussi nécessaire d’avoir des ressources adéquates provenant de l’extérieur, il faut que le pays ait de bonnes politiques et des institutions solides, et bien sûr, il faut un environnement externe favorable pour que ces pays puissent exporter leurs produits et faire rentrer des devises étrangères qui pourraient les aider à payer leur dette.

Il y a toute une série de circonstances qui doivent être réunies pour qu’un programme d’allégement de la dette comme l’Initiative PPTE puisse véritablement produire une plus forte croissance et aboutir au développement de ces pays.


Matthew Higgins : Ce processus d’allègement de la dette donne un peu l’impression d’être un cercle vicieux : des institutions externes comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international prêtent de l’argent aux pays les moins développés, dans un deuxième temps rééchelonnent ou effacent ces prêts, et dans un troisième temps prêtent à nouveau et créent un nouvel endettement. L’endettement de ces pays reste un très sérieux problème. De toute évidence, des problèmes internes dans plusieurs de ces pays moins développés les empêchent de progresser dans l’économie mondiale. Selon vous, que peuvent faire les institutions financières et les nations elles-mêmes pour sortir de ce cercle vicieux et commencer à réaliser véritablement un progrès économique qui pourra contribuer au développement de ces nations ?

Vikram Nehru : Je pense que Matthew a vraiment touché au coeur du problème avec cette question. Quand on examine un peu l’historique de la question, on s’aperçoit que l’endettement est le symptôme d’un problème de développement bien plus important. Depuis les années 60, une série d’actions a été prise par la communauté internationale pour d’abord rééchelonner la dette des pays pauvres, puis après, pour alléger leur dette. Au début, c’était à travers le Club de Paris que les pays riches du monde ont commencé à réduire le stock de dette des pays pauvres, principalement à partir de 1988 lorsque les Termes de Toronto furent introduits. Cela a permis aux pays pauvres de bénéficier de 33% de réduction de leur dette.

Cependant, au cours du temps, ce pourcentage a augmenté de 33 % à 50 %, puis à 67 % et enfin à 90 %. Aujourd’hui la plupart des membres du Club de Paris proposent une réduction de dette de 100 % aux pays pauvres très endettés. Les efforts du Club de Paris pour réduire l’endettement des pays les plus pauvres ont été suivis par ce que nous appelons l’Initiative pour les pays pauvres très endettés qui permet non seulement de réduire l’endettement bilatéral mais aussi la dette multilatérale contractée par ces pays pauvres. Nous avons mis en place la première Initiative pour les pays pauvres très endettés en 1996. Elle devint en 1999 l’Initiative pour les pays pauvres très endettés renforcée, puis en 2001, l’Initiative pour les pays pauvres très endettés renforcée, avec un complément.

Bien qu’il y ait eu des progrès continus et qu’un allégement de la dette ait été accordé régulièrement au cours des années, le problème de l’endettement de ces pays ne s’est pas vraiment amélioré. Cela constitue en partie la question de Matthew Higgins : il dit qu’en dépit de tous ces efforts, l’endettement de ces pays reste un sérieux problème et la question se pose à savoir ce que ces pays peuvent faire pour renverser la situation, sortir de ce cercle vicieux, comme il le dit, et avancer véritablement dans la voie du progrès économique. Cette même question a l’objet de nombreuses réflexion dans la communauté internationale et je pense que nous avons aujourd'hui deux progrès importants qui méritent d’être mentionnés.

Le premier est qu’aujourd’hui, tous les bailleurs de fonds ont accepté le principe des stratégies de réduction de la pauvreté (SRP) de ces pays pauvres. Les SRP de ces pays doivent être le résultat d’un dialogue interne à ces pays où se détermineront les priorités du pays pour accélérer la croissance et réduire la pauvreté. Le deuxième progrès important est l’introduction par la communauté internationale d’un cadre d’endettement tolérable. Ce cadre vient d’être discuté par les Conseils d’administration du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, et le sera sous peu par les autres créditeurs et bailleurs de fonds.

Ce cadre se base sur le principe que la communauté internationale ne doit pas augmenter l’endettement de certains pays déjà très endettés, dont les politiques et institutions sont faibles, et sont vulnérables aux chocs externes, pour ne pas détériorer d’avantage leurs économies déjà affaiblies. Donc il est important de reconnaître dès le départ que pour ces pays où il existe un risque d’endettement intolérable, la communauté internationale doit fournir beaucoup plus de ressources concessionelles y compris des subventions. Ceci est particulièrement vrai pour les pays qui s’efforcent de mettre en place des politiques adéquates et des institutions appropriées, et déploient des efforts considérables pour améliorer leur taux de croissance et réduire la pauvreté.

Avec ces deux nouvelles initiatives, d’une part les documents de stratégie de réduction de la pauvreté produits par les pays eux-mêmes et appuyés par la communauté internationale, et d’autre part le nouveau cadre d’endettement tolérable, il n’y a pas de doutes que la communauté internationale redouble les efforts et l’énergie qu’elle dépense pour essayer d’aider ces pays à améliorer aussi bien leurs perspectives que leur endettement.


Virginia : Comment calcule-t-on le degré d’endettement tolérable ?

Vikram Nehru : Cette question est beaucoup plus profonde qu’elle n’apparaît au premier abord. L’objectif de l’Initiative PPTE était de réduire la dette des pays pauvres très endettés de telle façon à ce que le ratio de la valeur nette totale actuelle de leur dette par rapport à leurs exportations soit de 150 %, considéré comme un taux d’endettement tolérable. Les analyses récentes ont confirmé cette hypothèse. Les études empiriques que nous avons menées au cours de l’année passée ont démontré que trois facteurs influencent le risque de surendettement d’un pays. Laissez moi définir ce qu’on veut dire par surendettement. Par surendettement je veux dire que soit les pays pauvres accumulent des arriérés, soit ils cherchent une réduction de dette à travers l’Initiative PPTE du Club de Paris, ou encore ils doivent recourir à des prêts non concessionnels auprès du Fonds monétaire international. De toute évidence, ces trois options sont toutes les symptômes d’un grave problème d’endettement dans ces pays. Le risque de surendettement augmente très vite lorsque les pays sont très endettés, ce qui est évident, lorsque les politiques et les institutions nationales sont faibles, ou encore troisièmement, lorsque les pays sont soumis à des chocs externes.

Donc au lieu de dire que le degré d’endettement d’un pays est tolérable ou pas, nous préférons dire que le risque de surendettement est élevé ou pas, et a augmenté ou diminué. En effet, le problème de dette est avant tout une question de gestion de risque, et non un simple chiffre représentant le niveau de la dette.

Comment est-ce que le degré d’endettement tolérable est calculé ? Notre méthode est la suivante. Nous prenons d’abord certains seuils d’endettement qui proviennent de l’étude empirique que nous avons conduite pendant l’année précédente. Et comme je l’ai dit, ces seuils indicatifs reflètent aussi bien la qualité des politiques et institutions d’un pays que la présence de chocs externes dans le pays.

Une fois que nous avons identifié ces seuils, nous comparons alors l’endettement réel du pays par rapport à ces seuils. Si l’endettement se situe au delà de ces seuils, il est probable que le pays souffre d’un surendettement inacceptable. Par conséquent, nous devons faire preuve d’une très grande prudence avant d’accorder de nouveaux prêts aux pays, tout en nous assurant que le pays a des ressources suffisantes pour réaliser ses objectifs de développement pour le millénaire. Il est donc important de s’assurer que ces ressources soient fournies sous forme de subventions ou de prêts à des conditions très avantageuses.

Finalement, lorsqu’un pays est soumis à un choc externe, il faut que nous mettions en place des outils additionnels pour l’aider à surmonter ces chocs. Cela peut se faire en fournissant des ressources complémentaires après le choc, mais encore une fois ces ressources doivent être apportées sous forme de subventions ou de prêts très avantageux pour que cette assistance n’aggrave pas l’endettement de ces pays.


Khaled Lahlo : Pouvez-vous nous parler un peu plus du nouveau cadre d’endettement tolérable qui vient d’être discuté par les Conseils d’Administration de la Banque et du FMI ?

Vikram Nehru : Comme je l’ai indiqué dans ma réponse à la question précédente, le cadre d’endettement tolérable a été mis en place par la Banque et le Fonds Monétaire International pour essayer d’anticiper le problème d’endettement avant qu’il ne survienne et pour maintenir le niveau de surendettement des pays à l’intérieur de certaines limites. Nous avons mis ce cadre en place parce qu’il faut à tout prix éviter de se trouver dans une situation où il faudra créer une seconde Initiative PPTE qui conduirait les pays à un niveau de surendettement dont la réduction risque d’être extrêmement onéreuse.

Le principe qui sous tend ce cadre est que le surendettement coûte très cher aux pays. Lorsque la dette d’un pays devient excessive, il se passe deux choses. Premièrement, le pays perd toute motivation à mettre en place des réformes parce que tous les bénéfices qu’elle pourrait apporter serviront avant tout à payer le service de la dette. Deuxièmement, le surendettement nuit à la crédibilité des institutions financières qui accordent les prêts, qui sont obligées d’octroyer de nouveaux prêts aux pays pour qu’ils puissent payer le service de la dette.

Il est donc évident que le surendettement a des répercussions négatives sur la croissance et le développement des pays endettés, sur la mise en place des réformes politiques, et sur la crédibilité des institutions qui fournissent ces ressources. Par conséquent, au moment où nous sommes entrain de développer de nouveaux programmes pour alléger la dette de ces pays, il est important d’introduire un nouveau système qui, au minimum, essayera de s’assurer que ces pays ne seront pas surendettés dans l’avenir.

Vous noterez que j'ai utilisé l’expression « essayer de s’assurer », car je ne pense pas qu’il existe un programme qui puisse réellement éliminer les crises d’endettement dans l’avenir; cependant, nous espérons réduire leur fréquence.

C’est le but du cadre d’endettement tolérable. Il identifie d’avance les pays où le risque de surendettement est élevé, et permet d’estimer les nouvelles ressources dont le pays a besoin de façon à maintenir le risque de surendettement à un niveau raisonnable.

Il est pour moi essentiel que le cadre d’endettement tolérable reconnaisse la nécessité impérative pour les pays de réaliser leurs Objectifs de développement pour le millénaire. Par conséquent, il est très important que la communauté internationale fournisse les ressources sous forme de subventions pour que l’endettement de ces pays ne devienne pas insoutenable car cela nuirait à l’accomplissement des ODM (Objectifs de développement du millénaire).


Margaret : Quelle forme d’assistance au développement peut-on fournir aux 11 pays qui n’ont pas encore atteint le point de décision (Burundi, République centrafricaine, Comores, République du Congo, Côte d’Ivoire, RDP lao, Liberia, Myanmar, Somalie, Soudan, Togo) ? Selon vous, pour quelles raisons ces pays n’arrivent pas à remplir les conditions du point de décision ? Est-il envisageable de réduire les exigences du PPTE faut-il envisager d’autres programmes?

Vikram Nehru : Je vous remercie d’avoir posé cette question particulièrement importante sur le PPTE car elle est maintenant au cœur du débat sur cette initiative. En fait, nous rédigeons un document à l’intention de nos Conseils d’Administration précisément sur cette question.

La question de Margaret a trait aux 11 pays qui n’ont pas remplit les conditions de l’Initiative PPTE. Le point de décision est le niveau de réalisation d’un programme de réformes où le PPTE reçoit une promesse de la communauté internationale e en matière d’allègement de sa dette. Il est regrettable que des 38 pays jugés éligibles à un allégement de la dette dans le cadre de l’Initiative PPTE, 11 n’aient pas encore atteint le point de décision.

Ces pays n’ont pas pu atteindre le point de décision soit parce qu’ils ont eu à faire à des conflits, soit parce qu’ils sortent de conflits, ou encore parce qu’il s’agit de pays dont les capacités administratives sont si faibles qu’il leur a été impossible de maintenir les standards de performance macroéconomique et politique minimales qui les rendraient éligibles à un allégement de dette dans le cadre de l’Initiative PPTE.

Malheureusement, la clause d’extinction de l’Initiative PPTE prend effet fin 2004. Cette clause d’extinction est la disposition spécifique introduite au début de l’Initiative PPTE selon laquelle les pays qui n’auront pas démontré une performance macroéconomique leur permettant d’atteindre le point de décision n’auront plus droit à un allégement de la dette dans le cadre du programme. Au début, cette clause devait prendre effet après une période de deux ans. Elle a été prolongée de deux années supplémentaires et maintenant, elle expire en fin 2004.

Les Conseils d’Administration de la Banque et du Fonds ont demandé aux experts des deux institutions d’étudier les différentes options possibles pour aider ces 11 pays qui n’ont pas encore atteint le point de décision. Il est possible que certains d’entre eux atteignent ce point avant la fin 2004, auquel cas ils auront droit à un allégement de dette dans le cadre de l’Initiative PPTE.

Mais pour ceux qui ne pourront pas avoir droit à l’allégement de la dette dans ce programme, il y a trois choix possibles. Le premier est de ne pas mettre en vigueur la clause d’extinction. L’Initiative PPTE touche à sa fin et nous devons penser à d’autres façons de réduire le surendettement des pays qui n’ont pas encore atteint le point de décision.

La deuxième option est de chercher à prolonger la date d’entrée en vigueur de la clause d’extinction de quelques années supplémentaires. Dans ce cas, tout pays qui remplira les critères du PPTE pourrait être éligible à une réduction de sa dette s’il remplit les conditions minimales du point de décision.

Enfin, il y a la troisième option qui consiste à maintenir le droit pour ces 11 pays ou toute autre liste de pays, droit à un allégement de leur dette dans le cadre de l’Initiative PPTE pendant une période donnée qui pourrait être de deux, quatre ou cinq ans. Aucune décision n’a encore été prise.

Les experts des deux institutions étudient actuellement ces options, et aussi d’autres qui pourraient apparaître au cours de l’étude. Ces solutions seront présentées aux Conseils d’Administration des deux institutions au début juillet si tout se passe bien. Nous pensons que les deux Conseils d’Administration prendront une décision sur la procédure à suivre avant les réunions annuelles qui doivent se tenir en octobre de cette année.


Lucy Insam : Même après avoir reçu tout l’allégement disponible aujourd’hui, à peu près la moitié des pays de l’Initiative PPTE auront encore à leur charge un endettement intolérable. Serait-il possible d’alléger davantage leur dette sans fixer des pré conditions lourdes ? Sinon, il n’y a aucune chance de remplir les objectifs de développement du millénaire. La Banque mondiale peut se permettre d’annuler toute la dette : pourquoi ne le fait-elle pas ?

Vikram Nehru : Tout d’abord, il y a 27 pays qui ont reçu un allégement de la dette dans le cadre de l’Initiative PPTE et de ces 27 pays, 13 ont atteint le point d’achèvement c’est-à-dire que la réduction de leur dette est irrévocable.

Parmi les pays qui ont passé le point d’achèvement, la Bolivie et l’Ouganda affichent des indicateurs d’endettement supérieur au seuil fixé par l’Initiative PPTE. Cela ne veut pas nécessairement dire que leur endettement n’est pas tolérable, mais comme je l’ai mentionné dans ma réponse précédente, le risque de surendettement dépend de la qualité des politiques et institutions du pays, du niveau d’endettement, et du fait que le pays soit soumis ou non à des chocs externes. Et le fait que l’endettement d’un pays augmente ne veut pas nécessairement dire que cet endettement est intolérable.

Cependant, ayant dit cela, il est important de reconnaître que l’augmentation de l’endettement de ces pays devrait être un sujet d'inquiétude et devrait influencer la manière dont la communauté internationale leur apporte son aide.

Mais Lucy pose une autre question qui est celle-ci : Est-il possible d’accorder des allégements supplémentaires ?

Un des importants facteurs à prendre en compte lorsque nous examinons la question de l’allégement de la dette est que cet allégement a un coût. En fait, l’allégement de la dette coûte très cher. Le coût de l’Initiative PPTE s’élève aujourd’hui à 53 milliards de dollars EU pour la réduction de service minimum de la dette des 27 pays.

Une grande partie de ce service de réduction de la dette provient des institutions multilatérales comme la Banque mondiale. Lorsque la Banque mondiale accorde un allégement de dette aux pays, elle ne reçoit plus les paiements du service de la dette de ces pays, ce qui veut dire qu’elle a moins de ressources à sa disposition pour prêter aux autres pays qui peuvent avoir le même niveau de pauvreté, même s’ils ont bien géré leur dette et bien utilisé leurs ressources.

Il serait vraiment inadmissible que la réduction de la dette de plusieurs pays entraîne par manque de ressources l’arrêt de l’assistance concessionnelle à d’autres pays dont les besoins des populations pauvres sont tout aussi importants.

Il est ironique que dans le cadre de l’Initiative PPTE actuelle, nous nous débattons pour trouver les ressources nécessaires pour couvrir les coûts du programme. Le coût total de la réduction du service de la dette s’élève approximativement à 14 milliards de dollars à la Banque mondiale. De cette somme, seulement 2,36 milliards ont été acquis par des transferts actuels de revenus nets de la BIRD. Il faudra rechercher le reste des ressources nécessaires pour s’assurer que l’IDA, la filiale du groupe de la Banque mondiale qui prête à des conditions douces, ait assez de ressources pour pouvoir maintenir le niveau de son assistance financière aux pays pauvres de la planète.

Vous voyez donc que même dans l’Initiative PPTE actuel, nous avons des difficultés à trouver les ressources nécessaires pour financer le coût des opérations. Il serait inapproprié d’accorder encore plus d’allégement de dette alors que nous ne pouvons même pas remplir nos obligations actuelles.

Laissez moi vous poser la question suivante : Dans le cas où davantage de ressources financières seraient disponibles, serait-il préférable de les mettre automatiquement à la disposition de pays surendettés, ou plutôt de les mettre à la disposition de pays qui auront démontré leur capacité à les bien gérer ? Ces pays ne sont pas forcément les mêmes et c’est une question à laquelle nous devons sérieusement penser.

Le dernier point de Lucy est de savoir si la Banque mondiale peut se permettre d’effacer davantage de dette et pourquoi elle ne le fait pas ? Comme je l’ai déjà mentionné, si la Banque mondiale efface davantage de dette, elle risque d’avoir des difficultés à prêter de l’argent aux autres pays pauvres de la planète. Il faut aussi qu’il y ait des revenus nets additionnels de la BIRD qu’on peut transférer à l’IDA pour financer la réduction de la dette. Encore une fois, il y a plusieurs limites parce que tout revenu net de la BIRD doit être utilisé pour des opérations de très haute priorité et il n’est pas nécessairement évident que la réduction de la dette soit une priorité pour l’utilisation de ces ressources.


Khaled Lhalo : Selon vous, quelle est la meilleure manière pour un pays très endetté de faire face aux chocs externes ? Quels sont les mécanismes préférés ?

Vikram Nehru : Tout d’abord, je voudrais souligner combien cette question est importante : elle reconnaît en effet que les pays à faible revenu sont sujets aux chocs externes. En fait, d’après nos analyses, les chocs externes ont une plus grande fréquence et ont en moyenne une plus grande ampleur dans les pays à faible revenu que dans ceux à revenu intermédiaire ou élevé.

Les pays à faible revenu sont en fait soumis à deux types de chocs externes : les désastres naturels, comme les inondations, ouragans, sécheresses, tremblements de terre, éruptions volcaniques ; et des choc externes causés par des facteurs que les pays ne contrôlent pas, mais qui affectent leurs exportations, par exemple, la chute des prix des matières premières, des changements brusques dans les marchés d’exportations, les guerres dans les pays voisins qui limitent leur capacité à écouler leurs exportations vers les marchés internationaux, et de problèmes relatifs à l’enclavement des pays ou touchant des pays situés dans des zones perturbées de la planète. Il est donc très important que la communauté internationale trouve un moyen d’aider ces pays.

Nous avons démontré que la vulnérabilité aux chocs externes a un important impact sur la soutenabilité de la dette des pays et sur leurs perspectives de croissance économique.

Donc la question que Khaled pose est très importante et une grande partie de notre temps est consacré à lui trouver des réponses.

Premièrement, il est important de reconnaître que la responsabilité de faire face à ces chocs externes appartient aux pays en développement, aux pays à faible revenu eux-mêmes. Un moyen de faire cela est, bien sûr, d’essayer de diversifier le plus possible leurs exportations. Par exemple, les pays qui ont des exportations diversifiées peuvent compenser les problèmes qui surviennent dans un marché par des revenus d’exportations provenant d’autres marchés. Les sécheresses qui touchent l’agriculture peuvent par exemple être compensés par une augmentation de la production industrielle.

Rappelons nous cependant que la majorité des pays pauvres dont nous parlons sont des pays très dépendants des exportations de matières premières et qui n’ont pas une production diversifiée. Et il leur faudra une longue période d’une croissance relativement rapide, ainsi que de bonnes politiques pour développer des économies diversifiées. Entre temps, que peut on faire ?

La communauté internationale peut apporter son aide de deux manières : la première est en fournissant les ressources nécessaires lorsque les pays à faible revenu sont touchés par les chocs externes. Lorsqu’il y a des désastres naturels dans les pays à faible revenu, nous avons remarqué que la communauté internationale se mobilise très vite pour fournir les ressources rapidement et d’une manière coordonnée. Mais les chocs qui se développent lentement, tels que les chocs des prix des matières premières, sont beaucoup plus difficiles à gérer car ils ne font pas la une des journaux, et sont plus difficiles à identifier. Par conséquent, il est beaucoup plus difficile de coordonner l’assistance internationale dans ces circonstances.

Ce que nous pensons faire est de développer des outils au sein de la communauté internationale, pas seulement au sein de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Nous espérons gagner l’accord d’autres bailleurs de fonds et créditeurs, pour introduire ces instruments qui fourniront les ressources nécessaires aux pays selon les termes appropriés une fois que ces pays sont touchés par des chocs externes.

Pour que le système soit fonctionnel, il est important d’identifier quand ces chocs ont lieu, leur ampleur, et l’ampleur des ressources nécessaires pour assister ces pays.

Une autre alternative serait de concevoir des outils financiers ou des instruments de prêts pour que lorsque les chocs arrivent, les pays soient automatiquement compensés pour la brusque réduction de leur capacité à générer des revenus.

Par exemple, nous nous posons la question de savoir s’il serait possible de concevoir un instrument de prêt qui permettrait à un pays de payer un service de dette minimal lorsqu’il subit une crise économique, et d’accélérer ses paiements lorsque sa croissance s’accélère.

Ces questions sont en fait beaucoup plus complexes qu’elles ne l’apparaissent au premier abord, et ce n’est par accident que dans les pays développés, il a été très difficile de concevoir des instruments d’assurance de ce type pour la dette publique. Cependant, ayant dit cela, le Fonds aussi bien que la Banque essaient de développer de tels instruments et si en fait ces possibilités existent, nous espérons les développer et les rendre opérationnels dans l’avenir.


Joy Roy Choudhury : Bonjour Vikram. Comment est-ce que l’Inde qui est un pays qui se développe rapidement doit faire face au problème de la dette et de l’assistance financière? Avec une population rurale de 700 millions, comment est-ce que l’Inde doit gérer les aspects positifs et négatifs de la dette et trouver un équilibre ?

Vikram Nehru : L’endettement total de l’Inde est élevé, même si son taux d’endettement externe est relativement bas. En outre, l’Inde a connu une croissance rapide, et a généré des ressources suffisantes pour lui éviter de tomber dans le piège de l’endettement car le pays a pu payer ses obligations à temps.

Donc bien que l’Inde ait pu éviter le piège de l’endettement au sens traditionnel du terme, si le pays n’arrive pas à mettre en place un ajustement fiscal et si sa croissance décline, il aura des problèmes à gérer son endettement, qui dans sa totalité, est relativement élevé.


Giorgos Corolis : lorsque les états sont plus puissants que les institutions intergouvernementales comme celle pour laquelle vous travaillez, et que ces mêmes états financent ces organisations, comment peut on légitimiser les intentions de ces institutions s’il y a des conflits d’intérêts entre les états qui les financent ?

Vikram Nehru : A strictement parler, cette question n’est pas sur le sujet de la dette, mais néanmoins, mais ai-je la trouve intéressante et tenterai d’y répondre.

La légitimité de la Banque mondiale et des autres organisations multilatérales provient du fait qu’elles bénéficient de la participation de presque tous les pays du monde et que tous ces pays sont représentés aux conseils de ces institutions.

Deuxièmement, les opérations de ces institutions sont extrêmement transparentes. Pratiquement toutes les décisions prises par les Conseils d’Administration, tous les principaux documents sont disponibles au public pour consultation. En outre, la Banque mondiale et le FMI sont supervisés par leurs gouverneurs qui sont habituellement les ministres de finance de la plupart des grandes économies mondiales.

La légitimité de ces institutions provient donc du fait que leurs opérations sont transparentes pour tout un chacun dans le monde, et que leurs jugements et décisions sont basés sur ce qui sert au mieux leur mandat, soit le développement des pays en développement.

S’il y avait le moindre indice que ces organisations multilatérales sont à la solde d’un ou de plusieurs pays, cette légitimité serait gravement affaiblie et compromise. Il est donc dans l’intérêt du monde entier et de ces organisations, que ces dernières continuent à servir le mandat pour lequel elles ont été créées. Il va aussi de l’intérêt de tout le monde que leurs opérations continuent à être transparents au monde entier, pas seulement les experts mais aussi le grand public. A ce propos, je vous invite à accéder au site Internet de la Banque mondiale où vous pourrez voir tous les aspects des opérations de la Banque mondiale.

Pendant que vous y serez, visitez aussi le site web de l’Initiative PPTE, où vous trouverez plusieurs documents relatifs au programme et traitant de plusieurs des questions soulevées au cours de cette discussion.


Masiko Humphrey : Il semble que les économies réalisées grâce à l’Initiative PPTE sont très souvent utilisées pour des projets purement politiques et égocentriques, comme par exemple le référendum de 30 milliards de shillings en Ouganda. Dans ces conditions, comment cette initiative peut-elle aboutir à un développement durable des pays en développement ? Quels mécanismes sont en place pour prévenir ou empêcher une mauvaise utilisation des ressources destinées au développement, puisque la vraie décision est dans la plupart des cas prise par le pouvoir exécutif et échappe au pouvoir législatif ?

Vikram Nehru : Je suis ravi que cette question soit posée car elle touche à un aspect de l’Initiative PPTE que je n’ai pas encore abordé, et me permet de le faire maintenant.

Un aspect essentiel de l’Initiative PPTE est l’obligation faite aux gouvernements d’utiliser toute économie réalisée dans le cadre de la réduction de la dette pour des programmes en faveur des pauvres ou pour des programmes de réduction de la pauvreté.

La Banque mondiale, mais aussi des organisations non gouvernementales ont effectué des études pour vérifier que cette obligation est respectée. Leurs résultats sont qu’en général, les sommes dégagées par le PPTE étaient bien utilisées dans des opérations de réduction de la pauvreté.

L’étude de la Banque mondiale indique que même après avoir pris en compte tous les autres facteurs qui peuvent influencer l’augmentation des dépenses en faveur de la réduction de la pauvreté dans les PPTE, l’allégement de la dette demeure une variable importante qui explique l’augmentation de ces dépenses. Bien sûr, la relation entre la réduction de la dette et l’augmentation des dépenses en faveur des pauvres n’est pas biunivoque, mais il y a clairement une relation entre les deux, qui d’ailleurs, est inscrite dans la conception même du programme.

La question est aussi liée au processus de formulation du budget et d’allocation des ressources, qui, évidement, varient selon les pays. Dans certains pays, le parlement a un rôle de supervision important. Dans d’autres, moins. Dans certains pays, les organisations non gouvernementales jouent un rôle de supervision important. Dans le cas de la Zambie par exemple, plusieurs dépenses effectuées à partir des sommes économisées par le pays dans le cadre de l’Initiative PPTE mais ne respectaient pas l’affectation prioritaire à la réduction de la pauvreté ont été relevées grâce à la vigilance des organisations de la société civile.

La Banque mondiale suit les dépenses publiques au titre des PPTE au moyen d’un mécanisme que nous appelons les Enquête de suivi des dépenses publiques. Nous avons trouvé que les systèmes de gestion des dépenses publiques dans la plupart des pays PPTE se sont améliorés au cours du temps. Ils ne sont pas encore parfaits et ne le seront pas avant bien longtemps, mais je pense qu’il est important de reconnaître que ces systèmes de gestion se sont améliorés au cours du temps et qu’en parallèle à cela, les ressources allouées à la réduction de la pauvreté sont mieux utilisées que jamais.

Des abus sont bien évidemment toujours possibles, et dans ces cas, il est important que les gouvernements, dès qu’ils en sont informés, prennent immédiatement des mesures correctives. S’il s’avérait qu’il y avait des dépenses non permises et qu’aucunes mesures correctives n’étaient prises, il faudrait avertir la Banque mondiale pour lui permettre de s’informer et de déterminer exactement ce qui se passe. Nous désirons en effet nous assurer que les économies réalisées dans le cadre de la réduction de la dette sont utilisées de manière appropriée.

Toute aide que vous pourriez apporter dans ce contexte pour nous communiquer les informations que vous avez pu relever sera hautement appréciée.

Je vous remercie d’avoir participé à cette discussion.

Certaines des ressources mentionnées dans la discussion sont:
- L’Initiative pour les pays pauvres très endettés (a)
- Cadre d’endettement tolérable (a)

 

(a) indique une page en anglais.

 
 

 

 

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