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La dette est-elle le problème
ou le symptôme d’un problème
plus large ?
Ce qui suit est le compte rendu
de la discussion en ligne.
Informations complémentaires;
- L’Initiative
pour les pays pauvres très endettés
(a)
- Cadre
d’endettement tolérable (a)
Michael Korczynski
: Quelle relation existe-il entre le niveau d’endettement
des pays pauvres et la possibilité pour eux
de se moderniser? La modernisation, est-elle en
fait possible si la majorité des ressources
obtenues par le travail ne sont pas utilisées
pour créer une valeur ajoutée pour
le pays, mais plutôt pour réduire le
fardeau fiscal ?
Vikram Nehru :
Je voudrais tout d’abord vous remercier d’être
présents à cette session de «
Vous avez la parole ». Je vous remercie pour
toutes les questions que vous avez posées,
et je dois dire qu’elles sont très
variées, mais celle-ci est une bonne question
avec laquelle commencer.
Il s’agit en fait de savoir
s’il y a une relation entre la dette d’un
pays et son taux de croissance. C’est une
question que nous avons passé beaucoup de
temps à débattre à la Banque.
Il y a de toute évidence,
une relation négative entre l’endettement
des pays – j’utilise ici le terme endettement
en connaissance de cause – et leur taux de
croissance. C’est-à-dire, plus un pays
est endetté, plus sa croissance tendra à
être faible ou vice versa, quand un pays a
une croissance faible, il aura tendance à
être très endetté.
Il y a plusieurs façons
d’interpréter ce fait. La première
et la plus commune, est de dire qu’un fort
degré d’endettement conduit à
une faible croissance, et c’est le sens de
la question posée par Michael Korcynski.
Mais il y a une autre façon de voir la question.
Les pays ne retrouvent pas très endettés
parce qu’ils ont beaucoup emprunté,
mais plutôt parce que leur croissance tend
à être faible. En d’autres termes,
c’est la faiblesse de la croissance qui cause
un endettement élevé. Cette deuxième
explication mérite certainement d’être
examinée avec attention.
Je voudrais vous présenter
une troisième explication, qui affecte aussi
bien la croissance que l’endettement, à
savoir la qualité des politiques et des institutions
d’un pays, qui de toute évidence, a
un impact sur les sommes que le pays emprunte, et
donc sur son taux de croissance.
Par conséquent, les pays
où on retrouve de faibles politiques et institutions
peuvent à la fois être très
endettés et avoir de faibles taux de croissance.
Cela expliquerait par ailleurs la relation qui existe
entre un fort degré d’endettement et
un faible taux de croissance dans les pays.
Adam Alidu Babatu
: Je pense que la dette est le symptôme d’un
problème plus large. L’ajustement structurel
a échoué en Afrique et dans beaucoup
de pays moins développés. En quoi
l’Initiative PPTE est-elle différente
alors que nous savons tous que l’ajustement
qu’elle impose a le même type de conditionnalité
que le programme d’ajustement structurel ?
Je suis tout à fait d’accord
avec vous sur le fait que la corruption qui existe
en Afrique freine l’efficacité de l’Initiative
PPTE. Mais des prêts et dons qui font partie
d’une aide liée dont l’objectif
n’est que très indirectement l’augmentation
de la productivité et la réduction
de la pauvreté créent, à mon
sens, une situation encore pire. Que fait la Banque
à ce sujet?
Vikram Nehru :
Je voudrais tout d’abord dire que je suis
d’accord avec la première déclaration
de Adam, c'est-à-dire que la dette est le
symptôme d’un problème beaucoup
plus vaste. Ainsi que je l’ai dit dans ma
réponse précédente, ce sont
les pays où la croissance est faible qui
ont aussi tendance aussi à s’endetter
le plus. La question qu’il faut poser est
: pourquoi la croissance est lente dans certains
pays ? Il est très difficile de répondre
à cette question qui est en fait au cœur
de l’économie du développement,
et je ne voudrais pas passer beaucoup de temps sur
ce point. Cependant je dirai ceci :
Souvent, la faiblesse de la croissance
est liée aux conditions spécifiques
du pays et je ne pense pas qu’on puisse faire
des généralisations. Dans certains
cas, la situation géographique du pays est
mise en cause ; dans d’autres cas, c’est
l’histoire (par exemple, un manque historique
d’infrastructures peut être la cause
de la faible croissance observée aujourd’hui)
; dans d’autres cas encore, c’est la
faiblesse des institutions qui conduit à
une croissance faible. En d’autres termes,
les raisons pour lesquelles les pays ont une faible
croissance sont variées et il est très
important de ne pas faire de généralisation
à ce sujet.
Mais je voudrais répondre
à la deuxième partie de la question
que pose Adam, c’est-à-dire quelle
différence l’Initiative PPTE peut apporter
pour améliorer les perspectives dans ces
pays pauvres très endettés? La réponse
est que l’Initiative PPTE n’est qu’un
programme de réduction de dette. Elle n’est
pas une potion magique. Elle ne peut pas garantir
la croissance d’un pays. Elle ne peut pas
non plus garantir que la dette de ces pays sera
tolérable. Il s’agit simplement d’un
programme d’allégement de la dette
pour réduire l’endettement de ces pays,
et il faut donc la considérer uniquement
comme faisant partie d’un plus vaste programme
de développement. La réduction de
la dette est une pré condition importante
à la croissance économique dans plusieurs
de ces pays pauvres très endettés,
mais cette condition n’est pas suffisante
pour obtenir une croissance ou rendre la dette tolérable.
Il est aussi nécessaire d’avoir des
ressources adéquates provenant de l’extérieur,
il faut que le pays ait de bonnes politiques et
des institutions solides, et bien sûr, il
faut un environnement externe favorable pour que
ces pays puissent exporter leurs produits et faire
rentrer des devises étrangères qui
pourraient les aider à payer leur dette.
Il y a toute une série de
circonstances qui doivent être réunies
pour qu’un programme d’allégement
de la dette comme l’Initiative PPTE puisse
véritablement produire une plus forte croissance
et aboutir au développement de ces pays.
Matthew Higgins
: Ce processus d’allègement de la dette
donne un peu l’impression d’être
un cercle vicieux : des institutions externes comme
la Banque mondiale et le Fonds monétaire
international prêtent de l’argent aux
pays les moins développés, dans un
deuxième temps rééchelonnent
ou effacent ces prêts, et dans un troisième
temps prêtent à nouveau et créent
un nouvel endettement. L’endettement de ces
pays reste un très sérieux problème.
De toute évidence, des problèmes internes
dans plusieurs de ces pays moins développés
les empêchent de progresser dans l’économie
mondiale. Selon vous, que peuvent faire les institutions
financières et les nations elles-mêmes
pour sortir de ce cercle vicieux et commencer à
réaliser véritablement un progrès
économique qui pourra contribuer au développement
de ces nations ?
Vikram Nehru :
Je pense que Matthew a vraiment touché au
coeur du problème avec cette question. Quand
on examine un peu l’historique de la question,
on s’aperçoit que l’endettement
est le symptôme d’un problème
de développement bien plus important. Depuis
les années 60, une série d’actions
a été prise par la communauté
internationale pour d’abord rééchelonner
la dette des pays pauvres, puis après, pour
alléger leur dette. Au début, c’était
à travers le Club de Paris que les pays riches
du monde ont commencé à réduire
le stock de dette des pays pauvres, principalement
à partir de 1988 lorsque les Termes de Toronto
furent introduits. Cela a permis aux pays pauvres
de bénéficier de 33% de réduction
de leur dette.
Cependant, au cours du temps, ce
pourcentage a augmenté de 33 % à 50
%, puis à 67 % et enfin à 90 %. Aujourd’hui
la plupart des membres du Club de Paris proposent
une réduction de dette de 100 % aux pays
pauvres très endettés. Les efforts
du Club de Paris pour réduire l’endettement
des pays les plus pauvres ont été
suivis par ce que nous appelons l’Initiative
pour les pays pauvres très endettés
qui permet non seulement de réduire l’endettement
bilatéral mais aussi la dette multilatérale
contractée par ces pays pauvres. Nous avons
mis en place la première Initiative pour
les pays pauvres très endettés en
1996. Elle devint en 1999 l’Initiative pour
les pays pauvres très endettés renforcée,
puis en 2001, l’Initiative pour les pays pauvres
très endettés renforcée, avec
un complément.
Bien qu’il y ait eu des progrès
continus et qu’un allégement de la
dette ait été accordé régulièrement
au cours des années, le problème de
l’endettement de ces pays ne s’est pas
vraiment amélioré. Cela constitue
en partie la question de Matthew Higgins : il dit
qu’en dépit de tous ces efforts, l’endettement
de ces pays reste un sérieux problème
et la question se pose à savoir ce que ces
pays peuvent faire pour renverser la situation,
sortir de ce cercle vicieux, comme il le dit, et
avancer véritablement dans la voie du progrès
économique. Cette même question a l’objet
de nombreuses réflexion dans la communauté
internationale et je pense que nous avons aujourd'hui
deux progrès importants qui méritent
d’être mentionnés.
Le premier est qu’aujourd’hui,
tous les bailleurs de fonds ont accepté le
principe des stratégies de réduction
de la pauvreté (SRP) de ces pays pauvres.
Les SRP de ces pays doivent être le résultat
d’un dialogue interne à ces pays où
se détermineront les priorités du
pays pour accélérer la croissance
et réduire la pauvreté. Le deuxième
progrès important est l’introduction
par la communauté internationale d’un
cadre d’endettement tolérable. Ce cadre
vient d’être discuté par les
Conseils d’administration du Fonds monétaire
international et de la Banque mondiale, et le sera
sous peu par les autres créditeurs et bailleurs
de fonds.
Ce cadre se base sur le principe
que la communauté internationale ne doit
pas augmenter l’endettement de certains pays
déjà très endettés,
dont les politiques et institutions sont faibles,
et sont vulnérables aux chocs externes, pour
ne pas détériorer d’avantage
leurs économies déjà affaiblies.
Donc il est important de reconnaître dès
le départ que pour ces pays où il
existe un risque d’endettement intolérable,
la communauté internationale doit fournir
beaucoup plus de ressources concessionelles y compris
des subventions. Ceci est particulièrement
vrai pour les pays qui s’efforcent de mettre
en place des politiques adéquates et des
institutions appropriées, et déploient
des efforts considérables pour améliorer
leur taux de croissance et réduire la pauvreté.
Avec ces deux nouvelles initiatives,
d’une part les documents de stratégie
de réduction de la pauvreté produits
par les pays eux-mêmes et appuyés par
la communauté internationale, et d’autre
part le nouveau cadre d’endettement tolérable,
il n’y a pas de doutes que la communauté
internationale redouble les efforts et l’énergie
qu’elle dépense pour essayer d’aider
ces pays à améliorer aussi bien leurs
perspectives que leur endettement.
Virginia : Comment
calcule-t-on le degré d’endettement
tolérable ?
Vikram Nehru :
Cette question est beaucoup plus profonde qu’elle
n’apparaît au premier abord. L’objectif
de l’Initiative PPTE était de réduire
la dette des pays pauvres très endettés
de telle façon à ce que le ratio de
la valeur nette totale actuelle de leur dette par
rapport à leurs exportations soit de 150
%, considéré comme un taux d’endettement
tolérable. Les analyses récentes ont
confirmé cette hypothèse. Les études
empiriques que nous avons menées au cours
de l’année passée ont démontré
que trois facteurs influencent le risque de surendettement
d’un pays. Laissez moi définir ce qu’on
veut dire par surendettement. Par surendettement
je veux dire que soit les pays pauvres accumulent
des arriérés, soit ils cherchent une
réduction de dette à travers l’Initiative
PPTE du Club de Paris, ou encore ils doivent recourir
à des prêts non concessionnels auprès
du Fonds monétaire international. De toute
évidence, ces trois options sont toutes les
symptômes d’un grave problème
d’endettement dans ces pays. Le risque de
surendettement augmente très vite lorsque
les pays sont très endettés, ce qui
est évident, lorsque les politiques et les
institutions nationales sont faibles, ou encore
troisièmement, lorsque les pays sont soumis
à des chocs externes.
Donc au lieu de dire que le degré
d’endettement d’un pays est tolérable
ou pas, nous préférons dire que le
risque de surendettement est élevé
ou pas, et a augmenté ou diminué.
En effet, le problème de dette est avant
tout une question de gestion de risque, et non un
simple chiffre représentant le niveau de
la dette.
Comment est-ce que le degré
d’endettement tolérable est calculé
? Notre méthode est la suivante. Nous prenons
d’abord certains seuils d’endettement
qui proviennent de l’étude empirique
que nous avons conduite pendant l’année
précédente. Et comme je l’ai
dit, ces seuils indicatifs reflètent aussi
bien la qualité des politiques et institutions
d’un pays que la présence de chocs
externes dans le pays.
Une fois que nous avons identifié
ces seuils, nous comparons alors l’endettement
réel du pays par rapport à ces seuils.
Si l’endettement se situe au delà de
ces seuils, il est probable que le pays souffre
d’un surendettement inacceptable. Par conséquent,
nous devons faire preuve d’une très
grande prudence avant d’accorder de nouveaux
prêts aux pays, tout en nous assurant
que le pays a des ressources suffisantes
pour réaliser ses objectifs de développement
pour le millénaire. Il est donc important
de s’assurer que ces ressources soient fournies
sous forme de subventions ou de prêts à
des conditions très avantageuses.
Finalement, lorsqu’un pays
est soumis à un choc externe, il faut que
nous mettions en place des outils additionnels pour
l’aider à surmonter ces chocs. Cela
peut se faire en fournissant des ressources complémentaires
après le choc, mais encore une fois ces ressources
doivent être apportées sous forme de
subventions ou de prêts très avantageux
pour que cette assistance n’aggrave pas l’endettement
de ces pays.
Khaled Lahlo :
Pouvez-vous nous parler un peu plus du nouveau cadre
d’endettement tolérable qui vient d’être
discuté par les Conseils d’Administration
de la Banque et du FMI ?
Vikram Nehru :
Comme je l’ai indiqué dans ma réponse
à la question précédente, le
cadre d’endettement tolérable a été
mis en place par la Banque et le Fonds Monétaire
International pour essayer d’anticiper le
problème d’endettement avant qu’il
ne survienne et pour maintenir le niveau de surendettement
des pays à l’intérieur de certaines
limites. Nous avons mis ce cadre en place parce
qu’il faut à tout prix éviter
de se trouver dans une situation où il faudra
créer une seconde Initiative PPTE qui conduirait
les pays à un niveau de surendettement dont
la réduction risque d’être extrêmement
onéreuse.
Le principe qui sous tend ce cadre
est que le surendettement coûte très
cher aux pays. Lorsque la dette d’un pays
devient excessive, il se passe deux choses. Premièrement,
le pays perd toute motivation à mettre en
place des réformes parce que tous les bénéfices
qu’elle pourrait apporter serviront avant
tout à payer le service de la dette. Deuxièmement,
le surendettement nuit à la crédibilité
des institutions financières qui accordent
les prêts, qui sont obligées d’octroyer
de nouveaux prêts aux pays pour qu’ils
puissent payer le service de la dette.
Il est donc évident que
le surendettement a des répercussions négatives
sur la croissance et le développement des
pays endettés, sur la mise en place des réformes
politiques, et sur la crédibilité
des institutions qui fournissent ces ressources.
Par conséquent, au moment où nous
sommes entrain de développer de nouveaux
programmes pour alléger la dette de ces pays,
il est important d’introduire un nouveau système
qui, au minimum, essayera de s’assurer que
ces pays ne seront pas surendettés dans l’avenir.
Vous noterez que j'ai utilisé
l’expression « essayer de s’assurer
», car je ne pense pas qu’il existe
un programme qui puisse réellement éliminer
les crises d’endettement dans l’avenir;
cependant, nous espérons réduire leur
fréquence.
C’est le but du cadre d’endettement
tolérable. Il identifie d’avance les
pays où le risque de surendettement est élevé,
et permet d’estimer les nouvelles ressources
dont le pays a besoin de façon à maintenir
le risque de surendettement à un niveau raisonnable.
Il est pour moi essentiel que le
cadre d’endettement tolérable reconnaisse
la nécessité impérative pour
les pays de réaliser leurs Objectifs de développement
pour le millénaire. Par conséquent,
il est très important que la communauté
internationale fournisse les ressources sous forme
de subventions pour que l’endettement de ces
pays ne devienne pas insoutenable car cela nuirait
à l’accomplissement des ODM (Objectifs
de développement du millénaire).
Margaret : Quelle
forme d’assistance au développement
peut-on fournir aux 11 pays qui n’ont pas
encore atteint le point de décision (Burundi,
République centrafricaine, Comores, République
du Congo, Côte d’Ivoire, RDP lao, Liberia,
Myanmar, Somalie, Soudan, Togo) ? Selon vous, pour
quelles raisons ces pays n’arrivent pas à
remplir les conditions du point de décision
? Est-il envisageable de réduire les exigences
du PPTE faut-il envisager d’autres programmes?
Vikram Nehru :
Je vous remercie d’avoir posé cette
question particulièrement importante sur
le PPTE car elle est maintenant au cœur du
débat sur cette initiative. En fait, nous
rédigeons un document à l’intention
de nos Conseils d’Administration précisément
sur cette question.
La question de Margaret a trait
aux 11 pays qui n’ont pas remplit les conditions
de l’Initiative PPTE. Le point de décision
est le niveau de réalisation d’un programme
de réformes où le PPTE reçoit
une promesse de la communauté internationale
e en matière d’allègement de
sa dette. Il est regrettable que des 38 pays jugés
éligibles à un allégement de
la dette dans le cadre de l’Initiative PPTE,
11 n’aient pas encore atteint le point de
décision.
Ces pays n’ont pas pu atteindre
le point de décision soit parce qu’ils
ont eu à faire à des conflits, soit
parce qu’ils sortent de conflits, ou encore
parce qu’il s’agit de pays dont les
capacités administratives sont si faibles
qu’il leur a été impossible
de maintenir les standards de performance macroéconomique
et politique minimales qui les rendraient éligibles
à un allégement de dette dans le cadre
de l’Initiative PPTE.
Malheureusement, la clause d’extinction de
l’Initiative PPTE prend effet fin 2004. Cette
clause d’extinction est la disposition spécifique
introduite au début de l’Initiative
PPTE selon laquelle les pays qui n’auront
pas démontré une performance macroéconomique
leur permettant d’atteindre le point de décision
n’auront plus droit à un allégement
de la dette dans le cadre du programme. Au début,
cette clause devait prendre effet après une
période de deux ans. Elle a été
prolongée de deux années supplémentaires
et maintenant, elle expire en fin 2004.
Les Conseils d’Administration
de la Banque et du Fonds ont demandé aux
experts des deux institutions d’étudier
les différentes options possibles pour aider
ces 11 pays qui n’ont pas encore atteint le
point de décision. Il est possible que certains
d’entre eux atteignent ce point avant la fin
2004, auquel cas ils auront droit à un allégement
de dette dans le cadre de l’Initiative PPTE.
Mais pour ceux qui ne pourront
pas avoir droit à l’allégement
de la dette dans ce programme, il y a trois choix
possibles. Le premier est de ne pas mettre en vigueur
la clause d’extinction. L’Initiative
PPTE touche à sa fin et nous devons penser
à d’autres façons de réduire
le surendettement des pays qui n’ont pas encore
atteint le point de décision.
La deuxième option est de
chercher à prolonger la date d’entrée
en vigueur de la clause d’extinction de quelques
années supplémentaires. Dans ce cas,
tout pays qui remplira les critères du PPTE
pourrait être éligible à une
réduction de sa dette s’il remplit
les conditions minimales du point de décision.
Enfin, il y a la troisième
option qui consiste à maintenir le droit
pour ces 11 pays ou toute autre liste de pays, droit
à un allégement de leur dette dans
le cadre de l’Initiative PPTE pendant une
période donnée qui pourrait être
de deux, quatre ou cinq ans. Aucune décision
n’a encore été prise.
Les experts des deux institutions
étudient actuellement ces options, et aussi
d’autres qui pourraient apparaître au
cours de l’étude. Ces solutions seront
présentées aux Conseils d’Administration
des deux institutions au début juillet si
tout se passe bien. Nous pensons que les deux Conseils
d’Administration prendront une décision
sur la procédure à suivre avant les
réunions annuelles qui doivent se tenir en
octobre de cette année.
Lucy Insam : Même
après avoir reçu tout l’allégement
disponible aujourd’hui, à peu près
la moitié des pays de l’Initiative
PPTE auront encore à leur charge un endettement
intolérable. Serait-il possible d’alléger
davantage leur dette sans fixer des pré conditions
lourdes ? Sinon, il n’y a aucune chance de
remplir les objectifs de développement du
millénaire. La Banque mondiale peut se permettre
d’annuler toute la dette : pourquoi ne le
fait-elle pas ?
Vikram Nehru :
Tout d’abord, il y a 27 pays qui ont reçu
un allégement de la dette dans le cadre de
l’Initiative PPTE et de ces 27 pays, 13 ont
atteint le point d’achèvement c’est-à-dire
que la réduction de leur dette est irrévocable.
Parmi les pays qui ont passé
le point d’achèvement, la Bolivie et
l’Ouganda affichent des indicateurs d’endettement
supérieur au seuil fixé par l’Initiative
PPTE. Cela ne veut pas nécessairement dire
que leur endettement n’est pas tolérable,
mais comme je l’ai mentionné dans ma
réponse précédente, le risque
de surendettement dépend de la qualité
des politiques et institutions du pays, du niveau
d’endettement, et du fait que le pays soit
soumis ou non à des chocs externes. Et le
fait que l’endettement d’un pays augmente
ne veut pas nécessairement dire que cet endettement
est intolérable.
Cependant, ayant dit cela, il est
important de reconnaître que l’augmentation
de l’endettement de ces pays devrait être
un sujet d'inquiétude et devrait influencer
la manière dont la communauté internationale
leur apporte son aide.
Mais Lucy pose une autre question
qui est celle-ci : Est-il possible d’accorder
des allégements supplémentaires ?
Un des importants facteurs à
prendre en compte lorsque nous examinons la question
de l’allégement de la dette est que
cet allégement a un coût. En fait,
l’allégement de la dette coûte
très cher. Le coût de l’Initiative
PPTE s’élève aujourd’hui
à 53 milliards de dollars EU pour la réduction
de service minimum de la dette des 27 pays.
Une grande partie de ce service
de réduction de la dette provient des institutions
multilatérales comme la Banque mondiale.
Lorsque la Banque mondiale accorde un allégement
de dette aux pays, elle ne reçoit plus les
paiements du service de la dette de ces pays, ce
qui veut dire qu’elle a moins de ressources
à sa disposition pour prêter aux autres
pays qui peuvent avoir le même niveau de pauvreté,
même s’ils ont bien géré
leur dette et bien utilisé leurs ressources.
Il serait vraiment inadmissible
que la réduction de la dette de plusieurs
pays entraîne par manque de ressources l’arrêt
de l’assistance concessionnelle à d’autres
pays dont les besoins des populations pauvres sont
tout aussi importants.
Il est ironique que dans le cadre
de l’Initiative PPTE actuelle, nous nous débattons
pour trouver les ressources nécessaires pour
couvrir les coûts du programme. Le coût
total de la réduction du service de la dette
s’élève approximativement à
14 milliards de dollars à la Banque mondiale.
De cette somme, seulement 2,36 milliards ont été
acquis par des transferts actuels de revenus nets
de la BIRD. Il faudra rechercher le reste des ressources
nécessaires pour s’assurer que l’IDA,
la filiale du groupe de la Banque mondiale qui prête
à des conditions douces, ait assez de ressources
pour pouvoir maintenir le niveau de son assistance
financière aux pays pauvres de la planète.
Vous voyez donc que même
dans l’Initiative PPTE actuel, nous avons
des difficultés à trouver les ressources
nécessaires pour financer le coût des
opérations. Il serait inapproprié
d’accorder encore plus d’allégement
de dette alors que nous ne pouvons même pas
remplir nos obligations actuelles.
Laissez moi vous poser la question
suivante : Dans le cas où davantage de ressources
financières seraient disponibles, serait-il
préférable de les mettre automatiquement
à la disposition de pays surendettés,
ou plutôt de les mettre à la disposition
de pays qui auront démontré leur capacité
à les bien gérer ? Ces pays ne sont
pas forcément les mêmes et c’est
une question à laquelle nous devons sérieusement
penser.
Le dernier point de Lucy est de
savoir si la Banque mondiale peut se permettre d’effacer
davantage de dette et pourquoi elle ne le fait pas
? Comme je l’ai déjà mentionné,
si la Banque mondiale efface davantage de dette,
elle risque d’avoir des difficultés
à prêter de l’argent aux autres
pays pauvres de la planète. Il faut aussi
qu’il y ait des revenus nets additionnels
de la BIRD qu’on peut transférer à
l’IDA pour financer la réduction de
la dette. Encore une fois, il y a plusieurs limites
parce que tout revenu net de la BIRD doit être
utilisé pour des opérations de très
haute priorité et il n’est pas nécessairement
évident que la réduction de la dette
soit une priorité pour l’utilisation
de ces ressources.
Khaled Lhalo :
Selon vous, quelle est la meilleure manière
pour un pays très endetté de faire
face aux chocs externes ? Quels sont les mécanismes
préférés ?
Vikram Nehru :
Tout d’abord, je voudrais souligner combien
cette question est importante : elle reconnaît
en effet que les pays à faible revenu sont
sujets aux chocs externes. En fait, d’après
nos analyses, les chocs externes ont une plus grande
fréquence et ont en moyenne une plus grande
ampleur dans les pays à faible revenu que
dans ceux à revenu intermédiaire ou
élevé.
Les pays à faible revenu
sont en fait soumis à deux types de chocs
externes : les désastres naturels, comme
les inondations, ouragans, sécheresses, tremblements
de terre, éruptions volcaniques ; et des
choc externes causés par des facteurs que
les pays ne contrôlent pas, mais qui affectent
leurs exportations, par exemple, la chute des prix
des matières premières, des changements
brusques dans les marchés d’exportations,
les guerres dans les pays voisins qui limitent leur
capacité à écouler leurs exportations
vers les marchés internationaux, et de problèmes
relatifs à l’enclavement des pays ou
touchant des pays situés dans des zones perturbées
de la planète. Il est donc très important
que la communauté internationale trouve un
moyen d’aider ces pays.
Nous avons démontré
que la vulnérabilité aux chocs externes
a un important impact sur la soutenabilité
de la dette des pays et sur leurs perspectives de
croissance économique.
Donc la question que Khaled pose
est très importante et une grande partie
de notre temps est consacré à lui
trouver des réponses.
Premièrement, il est important
de reconnaître que la responsabilité
de faire face à ces chocs externes appartient
aux pays en développement, aux pays à
faible revenu eux-mêmes. Un moyen de faire
cela est, bien sûr, d’essayer de diversifier
le plus possible leurs exportations. Par exemple,
les pays qui ont des exportations diversifiées
peuvent compenser les problèmes qui surviennent
dans un marché par des revenus d’exportations
provenant d’autres marchés. Les sécheresses
qui touchent l’agriculture peuvent par exemple
être compensés par une augmentation
de la production industrielle.
Rappelons nous cependant que la
majorité des pays pauvres dont nous parlons
sont des pays très dépendants des
exportations de matières premières
et qui n’ont pas une production diversifiée.
Et il leur faudra une longue période d’une
croissance relativement rapide, ainsi que de bonnes
politiques pour développer des économies
diversifiées. Entre temps, que peut on faire
?
La communauté internationale
peut apporter son aide de deux manières :
la première est en fournissant les ressources
nécessaires lorsque les pays à faible
revenu sont touchés par les chocs externes.
Lorsqu’il y a des désastres naturels
dans les pays à faible revenu, nous avons
remarqué que la communauté internationale
se mobilise très vite pour fournir les ressources
rapidement et d’une manière coordonnée.
Mais les chocs qui se développent lentement,
tels que les chocs des prix des matières
premières, sont beaucoup plus difficiles
à gérer car ils ne font pas la une
des journaux, et sont plus difficiles à identifier.
Par conséquent, il est beaucoup plus difficile
de coordonner l’assistance internationale
dans ces circonstances.
Ce que nous pensons faire est de
développer des outils au sein de la communauté
internationale, pas seulement au sein de la Banque
mondiale et du Fonds monétaire international.
Nous espérons gagner l’accord d’autres
bailleurs de fonds et créditeurs, pour introduire
ces instruments qui fourniront les ressources nécessaires
aux pays selon les termes appropriés une
fois que ces pays sont touchés par des chocs
externes.
Pour que le système soit
fonctionnel, il est important d’identifier
quand ces chocs ont lieu, leur ampleur, et l’ampleur
des ressources nécessaires pour assister
ces pays.
Une autre alternative serait de
concevoir des outils financiers ou des instruments
de prêts pour que lorsque les chocs arrivent,
les pays soient automatiquement compensés
pour la brusque réduction de leur capacité
à générer des revenus.
Par exemple, nous nous posons la
question de savoir s’il serait possible de
concevoir un instrument de prêt qui permettrait
à un pays de payer un service de dette minimal
lorsqu’il subit une crise économique,
et d’accélérer ses paiements
lorsque sa croissance s’accélère.
Ces questions sont en fait beaucoup
plus complexes qu’elles ne l’apparaissent
au premier abord, et ce n’est par accident
que dans les pays développés, il a
été très difficile de concevoir
des instruments d’assurance de ce type pour
la dette publique. Cependant, ayant dit cela, le
Fonds aussi bien que la Banque essaient de développer
de tels instruments et si en fait ces possibilités
existent, nous espérons les développer
et les rendre opérationnels dans l’avenir.
Joy Roy Choudhury
: Bonjour Vikram. Comment est-ce que l’Inde
qui est un pays qui se développe rapidement
doit faire face au problème de la dette et
de l’assistance financière? Avec une
population rurale de 700 millions, comment est-ce
que l’Inde doit gérer les aspects positifs
et négatifs de la dette et trouver un équilibre
?
Vikram Nehru :
L’endettement total de l’Inde est élevé,
même si son taux d’endettement externe
est relativement bas. En outre, l’Inde a connu
une croissance rapide, et a généré
des ressources suffisantes pour lui éviter
de tomber dans le piège de l’endettement
car le pays a pu payer ses obligations à
temps.
Donc bien que l’Inde ait
pu éviter le piège de l’endettement
au sens traditionnel du terme, si le pays n’arrive
pas à mettre en place un ajustement fiscal
et si sa croissance décline, il aura des
problèmes à gérer son endettement,
qui dans sa totalité, est relativement élevé.
Giorgos Corolis
: lorsque les états sont plus puissants que
les institutions intergouvernementales comme celle
pour laquelle vous travaillez, et que ces mêmes
états financent ces organisations, comment
peut on légitimiser les intentions de ces
institutions s’il y a des conflits d’intérêts
entre les états qui les financent ?
Vikram Nehru :
A strictement parler, cette question n’est
pas sur le sujet de la dette, mais néanmoins,
mais ai-je la trouve intéressante et tenterai
d’y répondre.
La légitimité de
la Banque mondiale et des autres organisations multilatérales
provient du fait qu’elles bénéficient
de la participation de presque tous les pays du
monde et que tous ces pays sont représentés
aux conseils de ces institutions.
Deuxièmement, les opérations
de ces institutions sont extrêmement transparentes.
Pratiquement toutes les décisions prises
par les Conseils d’Administration, tous les
principaux documents sont disponibles au public
pour consultation. En outre, la Banque mondiale
et le FMI sont supervisés par leurs gouverneurs
qui sont habituellement les ministres de finance
de la plupart des grandes économies mondiales.
La légitimité de
ces institutions provient donc du fait que leurs
opérations sont transparentes pour tout un
chacun dans le monde, et que leurs jugements et
décisions sont basés sur ce qui sert
au mieux leur mandat, soit le développement
des pays en développement.
S’il y avait le moindre indice
que ces organisations multilatérales sont
à la solde d’un ou de plusieurs pays,
cette légitimité serait gravement
affaiblie et compromise. Il est donc dans l’intérêt
du monde entier et de ces organisations, que ces
dernières continuent à servir le mandat
pour lequel elles ont été créées.
Il va aussi de l’intérêt de tout
le monde que leurs opérations continuent
à être transparents au monde entier,
pas seulement les experts mais aussi le grand public.
A ce propos, je vous invite à accéder
au site Internet de la Banque mondiale où
vous pourrez voir tous les aspects des opérations
de la Banque mondiale.
Pendant que vous y serez, visitez
aussi le site web de l’Initiative PPTE, où
vous trouverez plusieurs documents relatifs au programme
et traitant de plusieurs des questions soulevées
au cours de cette discussion.
Masiko Humphrey
: Il semble que les économies réalisées
grâce à l’Initiative PPTE sont
très souvent utilisées pour des projets
purement politiques et égocentriques, comme
par exemple le référendum de 30 milliards
de shillings en Ouganda. Dans ces conditions, comment
cette initiative peut-elle aboutir à un développement
durable des pays en développement ? Quels
mécanismes sont en place pour prévenir
ou empêcher une mauvaise utilisation des ressources
destinées au développement, puisque
la vraie décision est dans la plupart des
cas prise par le pouvoir exécutif et échappe
au pouvoir législatif ?
Vikram Nehru :
Je suis ravi que cette question soit posée
car elle touche à un aspect de l’Initiative
PPTE que je n’ai pas encore abordé,
et me permet de le faire maintenant.
Un aspect essentiel de l’Initiative
PPTE est l’obligation faite aux gouvernements
d’utiliser toute économie réalisée
dans le cadre de la réduction de la dette
pour des programmes en faveur des pauvres ou pour
des programmes de réduction de la pauvreté.
La Banque mondiale, mais aussi
des organisations non gouvernementales ont effectué
des études pour vérifier que cette
obligation est respectée. Leurs résultats
sont qu’en général, les sommes
dégagées par le PPTE étaient
bien utilisées dans des opérations
de réduction de la pauvreté.
L’étude de la Banque
mondiale indique que même après avoir
pris en compte tous les autres facteurs qui peuvent
influencer l’augmentation des dépenses
en faveur de la réduction de la pauvreté
dans les PPTE, l’allégement de la dette
demeure une variable importante qui explique l’augmentation
de ces dépenses. Bien sûr, la relation
entre la réduction de la dette et l’augmentation
des dépenses en faveur des pauvres n’est
pas biunivoque, mais il y a clairement une relation
entre les deux, qui d’ailleurs, est inscrite
dans la conception même du programme.
La question est aussi liée
au processus de formulation du budget et d’allocation
des ressources, qui, évidement, varient selon
les pays. Dans certains pays, le parlement a un
rôle de supervision important. Dans d’autres,
moins. Dans certains pays, les organisations non
gouvernementales jouent un rôle de supervision
important. Dans le cas de la Zambie par exemple,
plusieurs dépenses effectuées à
partir des sommes économisées par
le pays dans le cadre de l’Initiative PPTE
mais ne respectaient pas l’affectation prioritaire
à la réduction de la pauvreté
ont été relevées grâce
à la vigilance des organisations de la société
civile.
La Banque mondiale suit les dépenses
publiques au titre des PPTE au moyen d’un
mécanisme que nous appelons les Enquête
de suivi des dépenses publiques. Nous avons
trouvé que les systèmes de gestion
des dépenses publiques dans la plupart des
pays PPTE se sont améliorés au cours
du temps. Ils ne sont pas encore parfaits et ne
le seront pas avant bien longtemps, mais je pense
qu’il est important de reconnaître que
ces systèmes de gestion se sont améliorés
au cours du temps et qu’en parallèle
à cela, les ressources allouées à
la réduction de la pauvreté sont mieux
utilisées que jamais.
Des abus sont bien évidemment
toujours possibles, et dans ces cas, il est important
que les gouvernements, dès qu’ils en
sont informés, prennent immédiatement
des mesures correctives. S’il s’avérait
qu’il y avait des dépenses non permises
et qu’aucunes mesures correctives n’étaient
prises, il faudrait avertir la Banque mondiale pour
lui permettre de s’informer et de déterminer
exactement ce qui se passe. Nous désirons
en effet nous assurer que les économies réalisées
dans le cadre de la réduction de la dette
sont utilisées de manière appropriée.
Toute aide que vous pourriez apporter
dans ce contexte pour nous communiquer les informations
que vous avez pu relever sera hautement appréciée.
Je vous remercie d’avoir
participé à cette discussion.
Certaines des ressources mentionnées
dans la discussion sont:
- L’Initiative
pour les pays pauvres très endettés
(a)
- Cadre
d’endettement tolérable (a)
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