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Discussion en direct avec Daniel Kaufmann sur la corruption - 13 avril 2004

La corruption est devenue une industrie d’un volume financier d’un trillion (mille milliards) de dollars EU. Elle a été identifiée comme facteur de blocage des pays en développement, maintenant les populations les plus pauvres dans la pauvreté et constituant une « taxation » de taille pour la croissance des entreprises. Pourra-t-on jamais la contrôler ? Daniel Kaufmann, Directeur du programme gouvernance à l’Institut de la Banque mondiale, a participé à une discussion en ligne en direct sur la corruption et les questions de gouvernance le 13 avril 2004. La transcription de cette discussion est présentée ci-dessous.

Note. Cette discussion d’une heure a suscité de nombreuses autres questions auxquelles des réponses n’ont pu être apportées. Puisque nous ne serons pas en mesure d’aborder toutes les questions qui ont été posées, Daniel Kaufmann essaiera de répondre à la plupart d’entre elles en différé au cours des prochains jours, et nous posterons ses réponses sur le site web de l’institut de la Banque mondiale pour les questions de gouvernance.


Afreen Alam : Pouvez-vous nous donner quelques exemples de mesures particulières prises dans des pays sujets à la corruption à grande échelle par des gouvernements démocratiques et qui ont permis de lutter avec succès contre ce fléau ?

Daniel Kaufmann : Tout d’abord, laissez-moi vous donner une réponse un peu plus globale dans ce cas d’espèce, car beaucoup de questions intéressantes ont été posées sur ce même sujet. Que faire ? Voilà une question extrêmement importante.

Pour me résumer, je vais me référer brièvement à cinq cas importants où les leçons tirées de l’expérience et les preuves que nous avons, peuvent, lorsqu’ils sont pris ensemble, donner d’excellents résultats. Il s’agit de l’action collective, de la compétition dans les domaines politique et économique, de la prévention, du leadership, et de la transparence. Permettez-moi de les aborder un à un, en quelques mots.

L’action collective suggère fondamentalement qu’il n’ y va pas seulement de la responsabilité du pouvoir exécutif ou d’une institution publique particulière, du genre organisme de lutte contre la corruption ; au contraire, il s’agit d’une plus large coalition impliquant divers acteurs, de nombreux freins et contrepoids, et des responsabilités partagées. La participation active de la société civile est d’importance cruciale, et les mouvements de femmes doivent être associés. Tout comme les ONG et d’autres organisations dont les voix sont très influentes, du moins dans le contexte d’une démocracie. Le pouvoir législatif, le parlement, a un rôle particulièrement important à jouer ; le pouvoir judiciaire, de par son intégrité, constitue un autre élément-clé ; le secteur privé y a une grande part de responsabilité, non seulement au plan national, mais également au plan international avec les sociétés multinationales ; notre responsabilité, en tant qu’institutions financières internationales, est également très importante.

Ainsi, dans un contexte démocratique, renforcer l’obligation de rendre compte est très, très important. Il ne faut pas perdre de vue le fait que de nombreux individus et davantage d’acteurs peuvent finalement constituer un très grand et unique acteur lorsqu’il s’agit par exemple d’associations de parents d’élèves, d’élèves ou de regroupements de petites et moyennes entreprises. Ils peuvent ensemble constituer une puissante force de combat contre les tendances monopolistes de certaines entreprises, et de politiciens véreux ou trop puissants dans certaines localités. Alors, c’est très important.

Deuxièmement, la compétition, l’optionnabilité politique et la concurrence économique sont des éléments essentiels pour contrer, dans ce contexte également, les tendances monopolistes en termes de pouvoir, de politiques, et en ce qui concerne les stratégies économiques et le secteur privé.

Troisièmement, l’accent sur la prévention. Il est très important d’adopter de façon plus profonde les expériences déjà tirées du domaine de la santé publique au cours des 15 à 20 dernières années. La prévention s’est avérée plus efficace que les approches curatives qui interviennent trop tard et qui sont extrêmement onéreuses. Il en est de même dans le contexte de la lutte contre la corruption. Pour la prévention, il faut modifier les incitations dans les organisations et en faveur des individus, en renforçant l’obligation de rendre compte au niveau des organisations, des entreprises et des particuliers, en instituant plus de transparence, plus de méritocratie, en récompensant les bonnes performances, etc.

Quatrièmement, le leadership qui constitue un élément particulièrement important. Le leadership politique d’un pays est aussi essentiel que les dirigeants des partis politiques. Il en va de même dans le secteur privé et la société civile. L’exemple de dirigeants d’institutions particulièrement importantes est également pertinent. Il n’y a pas que le dirigeant d’une nation, mais aussi, par exemple, le gouverneur d’une banque centrale, le ministre des Finances, le président d’une commission électorale, le président de la cour suprême, le directeur de la police ou du service des douanes. C’est très important.

Voilà donc quatre éléments dont aucun ne suffirait à lui-même sans le cinquième élément, la transparence, qui a suscité de nombreuses questions. La sagesse populaire nous enseigne que « le soleil est le meilleur des désinfectants ». La passation des marchés en ligne, par exemple, les réunions de conseils municipaux où se déroulent des discussions ouvertes sur le budget des villes, les grands projets de passation de marchés, les règles du jeu dans la passation des marchés ; qui sont les dirigeants ? La fourniture d’informations complètes, l’accès à toutes les informations nécessaires, constituent des éléments essentiels pour la transparence. Par exemple, la manière dont les parlementaires votent tel type de loi, et d’autres informations, sont tout aussi importantes. Dans ce contexte, la révolution Internet peut jouer un rôle extrêmement important. Le dernier élément dans les domaines de la transparence, de la démocratie et de l’obligation de rendre compte, et certainement pas le moindre, est la liberté de la presse. Faire des reportages sur toutes ces questions, fournir de nouvelles informations sur les données, les enquêtes et d’autres types d’initiatives où les données portent sur des institutions vulnérables, sur la corruption, constituent des freins et contrepoids extrêmement importants dans ce contexte.



Jean-Marie Eklou : 1-Quelle est la meilleure stratégie pour prévenir ou limiter la corruption dans les pays africains ?
2- Quel rôle peuvent jouer les technologies de l’information et de la communication (TIC) dans la gouvernance des pays ?

Daniel Kaufmann : Excellentes questions. Là encore, je pense qu’il est très important de reprendre les cinq éléments dont nous venons de parler : l’action collective, la compétition, la prévention, le leadership, et la transparence. Une autre question, toute relative, serait de se demander quels sont les éléments les plus pressants et les plus urgents pour un pays donné. Il est difficile de généraliser pour tout un continent. En Afrique, il y a quelques grands exemples de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption dans des pays tels que le Botswana, l’Ile Maurice, et d’autres qui sont également en train de faire des progrès remarquables.

Alors, je pense qu’il est très important de comprendre, d’apprendre et de faire le diagnostic dans chaque pays. Et pour cela, il existe des outils qui permettent d’effectuer des diagnostics approfondis qui pourront aider à appuyer les pays qui souhaitent améliorer leurs modes de gouvernance et de lutte contre la corruption. Beaucoup de pays africains réalisent actuellement ces diagnostics. Cela dit, en ce qui concerne les difficultés de la généralisation, laissez-moi vous donner quelques points qui ont leur importance parmi les cinq éléments dont nous venons de parler dans la réponse précédente.

Evidemment, engager le débat et agir de façon collective s’avèrent d’une importance capitale dans de nombreux pays africains confrontés au défi de la corruption. La compétition politique, l’accent renforcé sur la prévention et non uniquement sur le vote de lois ou la création d’une commission de lutte contre la corruption ; le leadership et la transparence, y compris l’utilisation des outils des TIC, sont des points également cruciaux.

La question de la concurrence économique, en revanche, a nettement progressé et la plupart des pays africains ne sont pas confrontés au problème de la mainmise sur l’Etat de certains potentats situés en dehors du gouvernement dans l’élite économique, problème manifeste dans certains pays d’autres régions. Il faudrait donc mettre davantage l’accent sur la compétition politique.

Le second et dernier point à relever dans le cas de l’Afrique, c’est de jeter un regard sur le reste du monde et de tirer des leçons de l’expérience d’autres pays dans d’autres régions, pour éviter encore de se livrer à une généralisation pour l’ensemble de la région Afrique. Moi-même je suis Chilien, et au Chili, il y a 15 ans, nous disions que nous ne considérions pas le dénominateur commun moyen en Amérique latine comme objectif, mais qu’au contraire nous allions opter pour les normes des pays industrialisés en matière de gouvernance, de réformes institutionnelles, et de développement ; et nous avons fondamentalement presque réussi à atteindre ces normes ; du moins, en ce qui concerne la gouvernance, au Chili, nous avons aujourd’hui les mêmes normes que celles des pays de l’OCDE. En prenant les meilleurs exemples en Europe, aux Amériques, en Asie, etc., un certain nombre de dirigeants africains ont, en fait, demandé des informations à la suite de la présentation du cas du Chili. Il y en a d’autres. Le Costa Rica est un exemple intéressant, de même que la Slovénie en Europe de l’Est, et d’autres pays encore.



Edgar : Un des plus grands ressorts de la corruption est le pouvoir discrétionnaire des décideurs. Par ailleurs, l’informatisation des procédures change les pouvoirs discrétionnaires des algorithmes et l’asymétrie de l’information disparaît. En conséquence, les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) contribueront-elles à éradiquer la corruption ?

Daniel Kaufmann : Les NTIC peuvent constituer un outil extrêmement puissant, et c’est dans le contexte plus large de la question de la transparence dont nous avons discuté. Pour ne donner que quelques exemples sur la manière dont elles peuvent aider considérablement, citons d’abord la dissémination de nouvelles données collectées actuellement à travers le monde sur la corruption et la gouvernance, des indicateurs pour le monde entier, vous pouvez aller sur notre site web vous y trouverez de nombreuses données sur cette question, ou des études spécifiques et des diagnostics par pays ou sur les institutions d’un pays, où les usagers rapportent des faits et réagissent en diffusant ces données et en les faisant connaître au grand jour, ce qui crée des freins et contrepoids.(Voir les données de la Banque mondiale sur la gouvernance (a) )

Deuxièmement, le fait d’avoir un libre accès sur la manière dont les parlementaires votent lors de la législature est extrêmement important pour que les populations aient des législateurs tenus de rendre compte et moins soumis à des influences particulières et à la captation. Les TI peuvent être extrêmement efficaces pour cela.

Les troisième et quatrième exemples, que je donnerai rapidement, mais il y en existe beaucoup d’autres, est que la passation de marchés ait ce qu’on appelle de nos jours un système d’appel d’offres en ligne et des pays tels que le Mexique et bien d’autres en Amérique du Sud sont en tête dans ce domaine en ayant introduit l’informatisation et la transparence dans la procédure, et donc réduit la discrétion. Et aussi en matière de fiscalité, remplir sa feuille d’impôts en ligne et des pays tels que le Chili, montrent le chemin une fois de plus.



Ziad Al Basir : La transparence est la meilleure arme contre la corruption. Dans quelle mesure les procédures de la Banque mondiale incitent-elles à l’utiliser ? Et pourquoi n’est- elle pas parfois appliquée dans certains projets de la Banque mondiale ?

Daniel Kaufmann : C’est une question très importante et permettez-moi de vous répondre en toute franchise. Jusqu’à récemment, au milieu des années 90, nous n’étions pas à la Banque mondiale aussi transparents sur ces questions que nous aurions pu l’être. En réalité, nous ne pouvions le faire, dans les documents officiels, on nous dissuadait d’utiliser le soi-disant " mot c" , et de l’écrire en toutes lettres, C. pour corruption, aussi, nous écrivions plutôt C…Il y a eu un changement de cap majeur depuis l’arrivée de James Wolfensohn en 1996, et le discours important prononcé lors des réunions annuelles de la Banque mondiale et du FMI sur la corruption et son coût pour le développement, les choses ont changé et les procédures de la Banque mondiale ont également suivi.

Permettez-moi de vous donner très rapidement quelques éléments sur la manière dont nous nous sommes battus pour instaurer un maximum de transparence aujourd’hui, et pour atténuer la corruption dans les projets. Nous avons divers critères de sélection des projets, un appel d’offres compétitif international, ce qui assure la transparence, et le libre accès à l’information concernant ces projets. Nous avons un numéro vert, c’est le 1-800 831-0463 pour les Etats-Unis. On peut également aller sur le site Internet pour fournir des renseignements sur toute mauvaise pratique, et sur laquelle une enquête sera menée.

Il existe désormais des audits rigoureux, et dans les cas où toute société ou entreprise a fait l’objet d’une enquête qui révèle son implication dans la corruption dans des projets nationaux financés par la Banque mondiale, cette entreprise est rayée des listes ou sanctionnée ou encore placée sur la liste noire et cela participe aussi de la transparence. L’on peut également aller sur la page gouvernance de la Banque et trouver la liste complète des entreprises rayées, qui sont près d’une centaine, et ces initiatives s’inscrivent dans la procédure de réduction substantielle de la corruption dans toute action menée par la Banque mondiale. Il y a une politique extrêmement rigoureuse de tolérance zéro concernant l’intégrité du personnel afin d’éviter la corruption. Cela ne signifie nullement que ces choses ne se produisent pas à l’occasion. Nous gérons des centaines et des centaines de projets chaque année, de très grands projets, et ces choses se produisent. Cependant, un cadre plus beaucoup plus rigoureux, plus transparent a aujourd’hui été mis en place, et chaque jour nous essayons d’améliorer, et avec la participation des citoyens et les informations reçues sur toute mauvaise pratique, nous pouvons continuer à nous améliorer.



l tole : Pourquoi la Banque mondiale finance-t-elle les gouvernements qu’elle sait corrompus ? Ne pensez-vous pas que vous êtes vous-mêmes au coeur du problème ? Tant que les élites politiques de ces pays (dont la plupart se moquent éperdument du sort de leurs pauvres citoyens) sauront que la Banque mondiale les sortira d’affaire, elles ne feront aucun effort pour changer leur comportement.

Daniel Kaufmann : Notre principale mission est d’aider à lutter contre la pauvreté dans les pays avec lesquels nous travaillons. Pour réduire la pauvreté, l’un des éléments les plus importants est de combattre la corruption et d’améliorer la gouvernance. C’est ce qui paraît très clair et évident à tous aujourd’hui. Maintenant, concernant la réduction de la pauvreté, la lutte contre la corruption, nous voyons ce genre d’initiatives dans presque tous les pays, d’autres franges de la population – plusieurs franges de la population – prennent en charge ce problème. La société civile, bon nombre, sinon tous les parlementaires, certains dans le secteur privé, ainsi que quelques réformateurs au gouvernement. C’est donc toujours très important de se focaliser sur ceux qui désirent se joindre à cette action collective en s’attaquant au problème de la corruption. Dans les cas extrêmes où il n’y a absolument pas de volonté politique de la part du gouvernement, en termes de lutte contre la corruption, et la corruption est endémique, et l’on fait très peu dan certains pays actuellement pour y remédier, nous ne prêtons simplement pas d’argent à ces gouvernements-là.
Là où nous percevons des opportunités de travailler avec la société civile, et autres, nous pouvons prêter très peu ou presque rien et fournir l’appui technique dans une approche par le bas pour appliquer les freins et contrepoids et promouvoir la transparence et la bonne gouvernance.

S’il existe des actes de corruption au sein et hors du gouvernement, ce qui est le cas dans de nombreux pays et pas uniquement dans les économies émergentes, nous nous engageons réellement, contrairement au cas où elle serait totalement systémique, mais nous intervenons avec quelques prêts, et ils doivent être soigneusement examinés afin de s’assurer qu’ils atteignent la population cible, et l’objectif attendu de réduction de la pauvreté. C’est pourquoi nous retournons à la question précédente, elle est si importante, le type de procédures que nous avons instaurées pour les audits, les enquêtes, pour la transparence et pour la supervision concernant l’utilisation de nos fonds.

Il faut également travailler avec des pays sur leurs propres réformes systémiques sur les procédures d’accès aux marchés ainsi que d’autres réformes similaires du secteur public afin qu’ils puissent améliorer la gouvernance et maîtriser la corruption.



Jens Luneburg : Depuis 1986, je suis impliqué dans la gestion des marchés et contrats et je suis conscient de l’existence de pots-de-vin et de la corruption, particulièrement dans le domaine du génie civil, mais un trillion de dollars américains c’est une surprise pour moi. Peut-on l’éradiquer ? A un certain point, oui, mais les donateurs sont confrontés à un dilemme. La réussite de leur personnel, notamment dans le cas des donateurs multilatéraux, est évaluée à l’aune de l’importance et la vitesse de décaissement. Pourquoi ne peut-on changer cela pour plus de transparence et d’obligation de rendre compte ? Et pourquoi les donateurs sont- ils réticents à jouer davantage le rôle de gendarmes ?

Daniel Kaufmann : D’abord, concernant le chiffre de 1 trillion de dollars américains, qui est une estimation annuelle, permettez-moi de le relever, c’est une estimation globale, elle ne comprend pas les pots-de-vin et les actes de corruption qui auraient lieu n’importe où. Il ne s’agit pas seulement d’une région particulière du monde, mais aussi des pays industrialisés et des multinationales, etc.

Deuxièmement, sur le noeud de la question de M. Luneburg, le rôle de gendarmes, c’est une question très difficile. C’est un problème d’équilibre. D’une part, pour nous, les premières questions et, les plus fondamentales, sont celles du leadership et de l’appropriation de tout programme entrepris par le pays lui-même, et l’objectif tout aussi crucial pour nous est la formation ou l’amélioration des aptitudes au niveau national.

D’autre part, nous devons reconnaître qu’il y a des responsabilités fiduciaires concernant nos fonds, comment ils sont utilisés, et aussi l’usage de la responsabilité vis-à-vis du pays sur la manière dont il s’endette et si la dette contractée est utilisée à bon escient. Il est donc important de s’assurer que les mécanismes sont en place afin de minimiser la corruption, aussi nous nous impliquons dans le travail en amont pour améliorer les passation de marchés dans un pays, aider les pays à réformer leurs procédures de passation des marchés, comme nous l’avons dit, les aider à améliorer les compétences, la formation, aider à mettre en place des mécanismes compétitifs et transparents d’appels d’offres internationaux, des audits ciblés, des enquêtes, etc. Et nous appuyons des réformes beaucoup plus systémiques du secteur public.

Mais nous ne pouvons être des gendarmes à temps plein. Ce n’est pas notre rôle, étant donné l’importance accordée à la souveraineté des pays, et que ce n’est pas fondamentalement ce que l’on attend de nous, ou de nos compétences…

Ce qui me paraît plus important encore c’est plutôt le fait que l’aide et les mécanismes soient instaurés dans le pays, ce qui ne peut se réaliser du jour au lendemain, mais nous devons continuer à travailler avec les pays pour atteindre cet objectif.



Mbuyi S. Tuambilangana : Quel rapport existe-t-il entre la Banque mondiale ou votre institut et les organismes de lutte contre la corruption mis en place par les régimes les plus corrompus des pays en développement ? Pourquoi la Banque mondiale n’intervient-elle pas directement dans les organismes nationaux de ces pays établis pour régler les problèmes de corruption, en fournissant notamment, la surveillance, les conseils, la formation et le suivi de leur progrès, au lieu d’en confier la gestion à des fonctionnaires corrompus ; ce serait une conditionnalité d’accès à certains prêts ? Quels rapports établissez-vous entre les bas salaires dans les pays en développement et la corruption ?


Daniel Kaufmann : Le premier point est que chacun devrait avoir au moins un salaire permettant de vivre décemment. Il est évident qu’on ne peut, dans ces conditions s’attendre, à une bonne productivité mais plutôt à du travail au noir ou tout autre phénomène similaire.

Une fois qu’un salaire décent est instauré, il est évident qu’il n’est pas nécessaire d’obtenir dans le secteur public exactement la même grille des salaires que dans le secteur privé. La parité n’est donc pas cruciale, ce qui dans bien des cas pourrait perturber la stabilité macro-économique, et le cas du Chili est en bon exemple, tout comme les pays européens, etc. En temps normal, les salaires dans le secteur public sont inférieurs à ceux du secteur privé, mais il faut un revenu décent.

Dès qu’un salaire décent est instauré et qu’une grille salariale récompensant les performances et les compétences est introduite, une simple augmentation des salaires des employés ne serait probablement pas d’un grand secours dans la lutte contre la corruption. Il faudrait plutôt considérer les choses dans le cadre de la réforme globale de la fonction publique qui inclut la décompression de la grille salariale, la monétisation des avantages en nature, l’embauche et la promotion selon le mérite. La méritocratie est cruciale dans ce processus. La formation et le professionnalisme du service public le sont aussi. Nous l’avons vu, et cela a fait l’objet d’une autre question, le code de conduite n’en est qu’une infime partie, mais il ne s’agit que d’une petite composante d’un cadre plus grand de réforme globale de la fonction publique. Dans certains il faudrait tout simplement un rajeunissement ou un renouvellement, un remplacement, permettant à de plus jeunes cadres d’émerger grâce à système basé sur le mérite.



Eduardo Martinez : Les pays en développement sont-ils plus corrompus que les pays développés ? Les actions telles que celles menées à Halliburton en Irak sont-elles pires que les actes de corruption observés en Afrique, en Asie ou en Amérique latine ?

Daniel Kaufmann : Le premier point à noter est qu’il serait fallacieux de dire que la corruption est la même partout dans le monde. Au contraire, il existe d’énormes différences quant à l’étendue, aux manifestations, et au coût de la corruption dans le monde. En moyenne, les pays industrialisés ou riches ont moins de cas de corruption que les économies émergentes. Mais permettez-moi d’insister sur la moyenne, comme je l’ai suggéré auparavant, il y a encore des pays tels que le Chili, le Botswana, la Slovénie, dont les taux de corruption sont inférieurs à ceux des pays de l’OCDE, L’on doit faire très attention à ne pas généraliser.

Dans le même temps, il faudrait reconnaître que partout dans le monde la corruption se manifeste d’une manière ou d’une autre, y compris dans les pays dont la réputation d’intégrité et de bonne gouvernance est notoire, comme en attestent les indicateurs, et c’est le cas de la plupart des pays nordiques. Des scandales paraissent dans les journaux et autres publications, même dans ces pays. Et lorsqu’un grand scandale concernant une entreprise ou une multinationale a lieu, les conséquences peuvent être graves, notamment dans certains cas pour les pays en développement. La question fondamentale est de savoir si la corruption est individualisée ou au contraire systémique. Dans le cas où elle serait individualisée, et que le pays serait doté de solides institutions et des dirigeants puissants et honnêtes, capables de faire face à la situation, c’est pour un pays une épreuve permettant d’évaluer ses capacités. Dans mon propre pays, le Chili, un cas de corruption a fait l’objet d’un scandale il y a environ un an et demi. Mon pays s’en est occupé en optant pour la transparence et la clarté, et des réformes importantes ont été engagées par la suite. Dans certains autres pays, où de tels scandales se produisent, des mesures ont été prises, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays. Ainsi le véritable test c’est la réaction et les mesures entreprises en cas de scandale lié à la corruption, une situation qui peut survenir n’importe où dans le monde.



Abdurashid Solijonov : Les gouvernements des pays développés favorisent et soutiennent la corruption dans les pays en développement pour des raisons politiques, et afin de faciliter la conduite des opérations de leurs multinationales dans ces pays. Les pays développés détiennent un pouvoir réel dans l’arène politique mondiale, alors qui, à part eux, peut contrôler la corruption? Il se pose ici un dilemme : pour mettre fin à la corruption, il faut des acteurs puissants, capables de la contrôler. Mais les seuls acteurs puissants dans l’arène internationale, sont eux-mêmes la principale source de corruption. Que pensez-vous de ce problème ?

Daniel Kaufmann : Les entreprises puissantes et les conglomérats ont un rôle extrêmement important et une responsabilité dans la lutte contre la corruption, et l’on peut trouver un certain comportement des deux côtés du spectre, à l’extrême opposé apparaît le problème de la mainmise sur l’Etat par quelques conglomérats, des conglomérats très puissants qui peuvent influencer la législation, les règles du jeu, les lois, les règlements, et les politiques de l’Etat, et ceci est arrivé, et se répète.

Fort heureusement, cette situation n’est pas universelle. Les sociétés multinationales comprennent de plus en plus que même pour assurer le succès de leurs opérations, il leur faut adopter une conduite intègre, et que cette attitude est encouragée par le pouvoir de la société civile et les mécanismes de transparence qui dénoncent les entreprises malhonnêtes qui paient des pots-de-vin et ont la mainmise sur l’Etat. La presse, internationale et locale, joue un rôle important dans ce domaine.

Ainsi, de plus en plus, des groupes de très importantes et puissante entreprises et multinationales, mais aussi des membres de l’élite locale, comprennent qu’un meilleur climat d’investissement débarrassé de la corruption est dans leur intérêt à long terme, et la question est de s’allier avec ces multinationales et les regroupements de petites et moyennes entreprises ainsi que les exportateurs qui sont profondément motivés pour exercer leurs activités dans un cadre beaucoup plus compétitif.

Il faut désormais reconnaître, du moins de ne pas perdre de vue que ce n’est pas seulement, ou plutôt nous ne devrions pas seulement mettre l’accent sur les multinationales, mais également sur l’élite locale et les entreprises.

Deuxièmement, nous devons noter que la corruption à un niveau politique élevé implique souvent des responsables politiques de haut rang ou même certains dirigeants politiques. Rappelons-nous, qu’il faut deux personnes pour danser le tango, la responsabilité est ainsi réciproque dans ce domaine.

Et enfin, parfois il y a aussi l’extorsion des entreprises, pas des entreprises les plus puissantes, par des politiciens ou de hauts fonctionnaires. Encore une fois, la responsabilité est mutuelle.

Il existe une responsabilité collective, très importante. La responsabilité est ainsi partagée entre le monde industrialisé, les multinationales, nos organisations, ainsi que les dirigeants politiques nationaux et l’exécutif.



Akiode Olusegun : Comment peut-on réduire, voire éradiquer, une corruption endémique, alors que elle a souvent imprégné le milieu familial depuis la tendre enfance. Les bébés corrompus d’hier sont devenus les adultes d’aujourd’hui, dont certains sont des leaders d’industries qui se sont fait les champions de croisades pour l’élimination de la corruption. Comment peut-on sortir de ce cycle infernal ? Akiode de Lagos Nigeria

Daniel Kaufmann : laissez-moi d’abord vous dire combien je suis heureux de voir la diversité et le nombre des questions, plus de cent. Il ne sera pas possible de répondre à toutes comme elles le méritent, et peut être que nous pourrions continuer cette discussion par email plus tard. Nombreuses ont été les questions concernant la culture et la corruption, comme le fait celle-ci. Lorsque on a une situation de corruption endémique, comme l’auteur de la question semble l’indiquer, ce n’est évidemment pas facile. Il serait illusoire d’espérer des renversements de situation du jour au lendemain. Mais nous avons aujourd'hui de multiples preuves que la corruption, quelque soit le rôle que puisse jouer la culture, n’est pas un phénomène permanent, comme une sorte de marque indélébile sur une société.

Pour répondre à votre question, il faut distinguer deux groupes de gens, qui vont requérir chacun une stratégie distincte. Le premier groupe comprend les jeunes. Dans ce groupe, les questions d’éducation, de programmes scolaires sont absolument essentielles. C’est ainsi que nous avons été les témoins d’une véritable révolution dans certains pays, en Europe, aux Etats-Unis, où les consciences se sont éveillées à l’importance de l’environnement et de la durabilité environnementale, en grande partie grâce aux enfants qui, en revenant de l’école expliquaient pourquoi et comment il fallait recycler les ordures, ou encore pourquoi fumer est nocif. Il y a de nombreux autres exemples. Pour ce groupe, l’éducation est cruciale.

Le deuxième groupe est celui des adultes. Pour ce groupe, s’il est important de former en inculquant des valeurs comme l’honnêteté, il est encore beaucoup plus important de changer les motivations, d’avoir des réformes systémiques qui mélangent la carotte et le bâton, où la transparence et la visibilité sont des éléments essentiels, où l’on récompense l’anti-corruption, par exemple, où la promotion dans la fonction publique est basée sur le mérite et non plus sur un système de clientélisme, comme nous l’avons déjà dit. Lorsque les motivations changent, la culture elle aussi va très rapidement évoluer.

Je suis absolument convaincu de cela. Lorsque moi-même j’étais adolescent, j’ai été interviewé pour une bourse d’étude par des étrangers, qui m’ont dit que nous les chiliens avions la réputation d’être les produits d’une culture qui nous avait rendu extrêmement paresseux et incapables de travailler dur, et qui pensaient que le pays ne présentait pas beaucoup de perspectives en matière de développement. Je me rappelle ce qu’ai-je pensé à ce moment là. Je leur ai fait un long discours, peut-être pas très bien fagoté, pour leur expliquer que si les motivations changeaient ou que certaines réformes se faisaient, les choses pourraient évoluées très rapidement, et je pense mon que pays a démontré que j’avais vu juste. Il y a beaucoup d’autres exemples dans le même sens, y compris la Corée du Sud, d’autres en Asie, en Amérique Latine, en Afrique et etc.



Alpha Diedhiou : Ne risque t-on pas d’introduire un élément de partialité systématique en utilisant une méthodologie basée sur les interviews d’entreprises et cadres supérieurs. Ne serait-il pas temps de mettre au point une méthodologie qui puisse appréhender la nature très large de la corruption ? Je pose ces deux questions vu l’approche actuelle prise pour le développement qui encourage une plus grande interpénétration entre l’état, le marché et la société. L’économie politique de la corruption (la confiscation de l’état) affecte la bureaucratie autant que les citoyens ordinaires.

Daniel Kaufmann : Vu le temps imparti, je serai obligé d’être bref. Mais ceci me paraient être une excellente question méthodologique sur les données, et il y en a d’ailleurs d’autres. Vous trouverez sur notre site Web (a) un matériau important sur les questions méthodologiques relatives aux indicateurs, à la mesure, aux données et aux diagnostics auxquels vous pouvez avoir facilement accès. De plus, il est interactif. En vous rendant sur la page d’accueil de la Banque, vous trouverez les questions de corruption. De là, vous pourrez facilement vous rendre sur la page d’accueil du WBI consacré à la gouvernance. Cette page vous donnera accès aux questions d’ordre méthodologiques.

Je suis tout à fait d’accord avec l’auteur de cette question. Il est en effet essentiel de dégrouper, c'est-à-dire de séparer en ces différentes manifestations le concept de corruption. En le faisant, on peut appréhender la nature de la corruption dans toute son étendue, et identifier les types de corruptions et les liens qui existent entre eux, ceux qui sont les plus importants dans le pays. S’agit-il de corruption au niveau de la passation des marchés ? S’agit-il de détournement de fonds publics ? S’agit-il de pots-de-vin payés pour satisfaire à des règlements imposés par la bureaucratie ou l’administration, comme obtenir une licence pour démarrer une entreprise ? Ou s’agit il de la confiscation de l’état par une oligarchie nationale ou un groupe d’entreprises étrangères ? Les priorités diffèrent selon les circonstances. Par conséquent, il est essentiel d’effectuer des diagnostics, d’avoir des données et de faire des analyses sur ces données qui soient spécifiques aux circonstances. Il n’existe pas une seule recette qui puisse s’appliquer à tous les pays. Chaque pays doit faire sa propre analyse et la faire de façon rigoureuse, basée sur un travail de recherche entrepris avec le sérieux voulu.



Musheeruddin : est-il possible de combattre la corruption dans un pays dont l’histoire est une répétition de dictatures militaires ou dont les militaires contrôlent l’appareil d’état dans les coulisses.

Daniel Kaufmann : À cette question aussi, les données apportent une réponse très claire. Plus un pays permet à chacun de s’exprimer, plus ses mécanismes de gouvernance obligent ses dirigeants à rendre des comptes à ses citoyens, moins il s’exposera à une confiscation de l’état par les intérêts particuliers d’une élite ou autres intérêts agissant dans les coulisses et plus il aura de chance de combattre avec succès la corruption. Par conséquent, il est évidemment important de s’efforcer d’avoir plus d’ouverture politique et moins de régimes militaires autocratiques, de diminuer les activités en coulisse ou la confiscation de l’état par un petit nombre d’intérêt d’une élite très puissante. Et c’est là où les questions de transparence, de concurrence et d’action collective c'est-à-dire tous les éléments auxquels nous avons fait allusion dans la première question, vont prendre toute leur importance.



Jochem : pensez-vous qu’un niveau élevé d’éducation combiné avec un manque d’emplois puisse conduire à plus de corruption dans les pays en développement ?

Daniel Kaufmann : Les données nous indiquent que la relation de cause à effet de votre question joue en sens inverse. Que est ce que cela veut dire ? Nous observons que lorsque la gouvernance s’améliore et la corruption est maîtrisée, un pays retire un énorme dividende en termes de développement. Nous l’avons appelé « le dividende de 400 pour-cent », parce que nous avons observé que lorsqu’un pays fait des progrès dans la maîtrise de la corruption, même sans atteindre la perfection, mais avec quelques réalisations visibles en matière de maîtrise de la corruption, il peut accroître son revenu par habitant de 400 pour-cent, c'est-à-dire à long terme le faire passer, par exemple, de 2 000 dollars EU à 8 000 dollars EU. Même s’il faut une génération pour réaliser cette amélioration, il n’en reste pas moins que c’est un énorme dividende.

Nous observons le même type de liaison entre la maîtrise de la corruption et le déclin dans la mortalité infantile, l’amélioration des normes sanitaires et des améliorations également en terme d’éducation, particulièrement dans l’élimination de l’analphabétisme et dans le relèvement des niveaux d’alphabétisme. C’est donc là le sens de la relation de cause à effet que nous observons : l’amélioration de la gouvernance et la maîtrise de la corruption entraîne une amélioration des perspectives de développement, y compris l’emploi, les revenus, l’éducation et la santé.

Nous n’avons aucun constat dans les données qui nous disent que si, par un coup de baguette magique, le revenu s’améliore, par un autre coup de baguette magique la gouvernance va s’améliorer et la corruption sera maîtrisée. C’est en fait l’inverse qui se passe. Améliorer la gouvernance, maîtriser la corruption est un travail difficile, qui va demander un engagement politique constant, mais qui à termes dégagera des dividendes importants en terme de développement.



Merci d’avoir participer à ces discussions. Pour plus d’information, nous vous recommandons les lectures suivantes auxquelles Daniel Kaufmann a fait allusion au cours de la discussion :

 

(a) indique une page en anglais.

 
 

 

 

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