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La corruption est devenue une industrie
d’un volume financier d’un trillion
(mille milliards) de dollars EU. Elle a été
identifiée comme facteur de blocage des pays
en développement, maintenant les populations
les plus pauvres dans la pauvreté et constituant
une « taxation » de taille pour la croissance
des entreprises. Pourra-t-on jamais la contrôler
? Daniel Kaufmann, Directeur du
programme gouvernance à l’Institut
de la Banque mondiale, a participé à
une discussion en ligne en direct sur la corruption
et les questions de gouvernance le 13 avril 2004.
La transcription de cette discussion est présentée
ci-dessous.
Note. Cette discussion
d’une heure a suscité de nombreuses
autres questions auxquelles des réponses
n’ont pu être apportées. Puisque
nous ne serons pas en mesure d’aborder toutes
les questions qui ont été posées,
Daniel Kaufmann essaiera de répondre à
la plupart d’entre elles en différé
au cours des prochains jours, et nous posterons
ses réponses sur le site web de l’institut
de la
Banque mondiale pour les questions de gouvernance.
Afreen Alam :
Pouvez-vous nous donner quelques exemples de mesures
particulières prises dans des pays sujets
à la corruption à grande échelle
par des gouvernements démocratiques et qui
ont permis de lutter avec succès contre ce
fléau ?
Daniel Kaufmann :
Tout d’abord, laissez-moi vous donner une
réponse un peu plus globale dans ce cas d’espèce,
car beaucoup de questions intéressantes ont
été posées sur ce même
sujet. Que faire ? Voilà une question extrêmement
importante.
Pour me résumer, je vais
me référer brièvement à
cinq cas importants où les leçons
tirées de l’expérience et les
preuves que nous avons, peuvent, lorsqu’ils
sont pris ensemble, donner d’excellents résultats.
Il s’agit de l’action collective, de
la compétition dans les domaines politique
et économique, de la prévention, du
leadership, et de la transparence. Permettez-moi
de les aborder un à un, en quelques mots.
L’action collective suggère
fondamentalement qu’il n’ y va pas seulement
de la responsabilité du pouvoir exécutif
ou d’une institution publique particulière,
du genre organisme de lutte contre la corruption
; au contraire, il s’agit d’une plus
large coalition impliquant divers acteurs, de nombreux
freins et contrepoids, et des responsabilités
partagées. La participation active de la
société civile est d’importance
cruciale, et les mouvements de femmes doivent être
associés. Tout comme les ONG et d’autres
organisations dont les voix sont très influentes,
du moins dans le contexte d’une démocracie.
Le pouvoir législatif, le parlement, a un
rôle particulièrement important à
jouer ; le pouvoir judiciaire, de par son intégrité,
constitue un autre élément-clé
; le secteur privé y a une grande part de
responsabilité, non seulement au plan national,
mais également au plan international avec
les sociétés multinationales ; notre
responsabilité, en tant qu’institutions
financières internationales, est également
très importante.
Ainsi, dans un contexte démocratique,
renforcer l’obligation de rendre compte est
très, très important. Il ne faut pas
perdre de vue le fait que de nombreux individus
et davantage d’acteurs peuvent finalement
constituer un très grand et unique acteur
lorsqu’il s’agit par exemple d’associations
de parents d’élèves, d’élèves
ou de regroupements de petites et moyennes entreprises.
Ils peuvent ensemble constituer une puissante force
de combat contre les tendances monopolistes de certaines
entreprises, et de politiciens véreux ou
trop puissants dans certaines localités.
Alors, c’est très important.
Deuxièmement, la compétition,
l’optionnabilité politique et la concurrence
économique sont des éléments
essentiels pour contrer, dans ce contexte également,
les tendances monopolistes en termes de pouvoir,
de politiques, et en ce qui concerne les stratégies
économiques et le secteur privé.
Troisièmement, l’accent
sur la prévention. Il est très important
d’adopter de façon plus profonde les
expériences déjà tirées
du domaine de la santé publique au cours
des 15 à 20 dernières années.
La prévention s’est avérée
plus efficace que les approches curatives qui interviennent
trop tard et qui sont extrêmement onéreuses.
Il en est de même dans le contexte de la lutte
contre la corruption. Pour la prévention,
il faut modifier les incitations dans les organisations
et en faveur des individus, en renforçant
l’obligation de rendre compte au niveau des
organisations, des entreprises et des particuliers,
en instituant plus de transparence, plus de méritocratie,
en récompensant les bonnes performances,
etc.
Quatrièmement, le leadership
qui constitue un élément particulièrement
important. Le leadership politique d’un pays
est aussi essentiel que les dirigeants des partis
politiques. Il en va de même dans le secteur
privé et la société civile.
L’exemple de dirigeants d’institutions
particulièrement importantes est également
pertinent. Il n’y a pas que le dirigeant d’une
nation, mais aussi, par exemple, le gouverneur d’une
banque centrale, le ministre des Finances, le président
d’une commission électorale, le président
de la cour suprême, le directeur de la police
ou du service des douanes. C’est très
important.
Voilà donc quatre éléments
dont aucun ne suffirait à lui-même
sans le cinquième élément,
la transparence, qui a suscité de nombreuses
questions. La sagesse populaire nous enseigne que
« le soleil est le meilleur des désinfectants
». La passation des marchés en ligne,
par exemple, les réunions de conseils municipaux
où se déroulent des discussions ouvertes
sur le budget des villes, les grands projets de
passation de marchés, les règles du
jeu dans la passation des marchés ; qui sont
les dirigeants ? La fourniture d’informations
complètes, l’accès à
toutes les informations nécessaires, constituent
des éléments essentiels pour la transparence.
Par exemple, la manière dont les parlementaires
votent tel type de loi, et d’autres informations,
sont tout aussi importantes. Dans ce contexte, la
révolution Internet peut jouer un rôle
extrêmement important. Le dernier élément
dans les domaines de la transparence, de la démocratie
et de l’obligation de rendre compte, et certainement
pas le moindre, est la liberté de la presse.
Faire des reportages sur toutes ces questions, fournir
de nouvelles informations sur les données,
les enquêtes et d’autres types d’initiatives
où les données portent sur des institutions
vulnérables, sur la corruption, constituent
des freins et contrepoids extrêmement importants
dans ce contexte.
Jean-Marie Eklou : 1-Quelle est
la meilleure stratégie pour prévenir
ou limiter la corruption dans les pays africains
?
2- Quel rôle peuvent jouer les technologies
de l’information et de la communication (TIC)
dans la gouvernance des pays ?
Daniel Kaufmann :
Excellentes questions. Là encore, je pense
qu’il est très important de reprendre
les cinq éléments dont nous venons
de parler : l’action collective, la compétition,
la prévention, le leadership, et la transparence.
Une autre question, toute relative, serait de se
demander quels sont les éléments les
plus pressants et les plus urgents pour un pays
donné. Il est difficile de généraliser
pour tout un continent. En Afrique, il y a quelques
grands exemples de bonne gouvernance et de lutte
contre la corruption dans des pays tels que le Botswana,
l’Ile Maurice, et d’autres qui sont
également en train de faire des progrès
remarquables.
Alors, je pense qu’il est
très important de comprendre, d’apprendre
et de faire le diagnostic dans chaque pays. Et pour
cela, il existe des outils qui permettent d’effectuer
des diagnostics approfondis qui pourront aider à
appuyer les pays qui souhaitent améliorer
leurs modes de gouvernance et de lutte contre la
corruption. Beaucoup de pays africains réalisent
actuellement ces diagnostics. Cela dit, en ce qui
concerne les difficultés de la généralisation,
laissez-moi vous donner quelques points qui ont
leur importance parmi les cinq éléments
dont nous venons de parler dans la réponse
précédente.
Evidemment, engager le débat
et agir de façon collective s’avèrent
d’une importance capitale dans de nombreux
pays africains confrontés au défi
de la corruption. La compétition politique,
l’accent renforcé sur la prévention
et non uniquement sur le vote de lois ou la création
d’une commission de lutte contre la corruption
; le leadership et la transparence, y compris l’utilisation
des outils des TIC, sont des points également
cruciaux.
La question de la concurrence économique,
en revanche, a nettement progressé et la
plupart des pays africains ne sont pas confrontés
au problème de la mainmise sur l’Etat
de certains potentats situés en dehors du
gouvernement dans l’élite économique,
problème manifeste dans certains pays d’autres
régions. Il faudrait donc mettre davantage
l’accent sur la compétition politique.
Le second et dernier point à
relever dans le cas de l’Afrique, c’est
de jeter un regard sur le reste du monde et de tirer
des leçons de l’expérience d’autres
pays dans d’autres régions, pour éviter
encore de se livrer à une généralisation
pour l’ensemble de la région Afrique.
Moi-même je suis Chilien, et au Chili, il
y a 15 ans, nous disions que nous ne considérions
pas le dénominateur commun moyen en Amérique
latine comme objectif, mais qu’au contraire
nous allions opter pour les normes des pays industrialisés
en matière de gouvernance, de réformes
institutionnelles, et de développement ;
et nous avons fondamentalement presque réussi
à atteindre ces normes ; du moins, en ce
qui concerne la gouvernance, au Chili, nous avons
aujourd’hui les mêmes normes que celles
des pays de l’OCDE. En prenant les meilleurs
exemples en Europe, aux Amériques, en Asie,
etc., un certain nombre de dirigeants africains
ont, en fait, demandé des informations à
la suite de la présentation du cas du Chili.
Il y en a d’autres. Le Costa Rica est un exemple
intéressant, de même que la Slovénie
en Europe de l’Est, et d’autres pays
encore.
Edgar : Un des plus grands ressorts
de la corruption est le pouvoir discrétionnaire
des décideurs. Par ailleurs, l’informatisation
des procédures change les pouvoirs discrétionnaires
des algorithmes et l’asymétrie de l’information
disparaît. En conséquence, les NTIC
(Nouvelles Technologies de l’Information et
de la Communication) contribueront-elles à
éradiquer la corruption ?
Daniel Kaufmann :
Les NTIC peuvent constituer un outil extrêmement
puissant, et c’est dans le contexte plus large
de la question de la transparence dont nous avons
discuté. Pour ne donner que quelques exemples
sur la manière dont elles peuvent aider considérablement,
citons d’abord la dissémination de
nouvelles données collectées actuellement
à travers le monde sur la corruption et la
gouvernance, des indicateurs pour le monde entier,
vous pouvez aller sur notre site web vous y trouverez
de nombreuses données sur cette question,
ou des études spécifiques et des diagnostics
par pays ou sur les institutions d’un pays,
où les usagers rapportent des faits et réagissent
en diffusant ces données et en les faisant
connaître au grand jour, ce qui crée
des freins et contrepoids.(Voir les données
de la Banque mondiale sur la gouvernance (a)
)
Deuxièmement, le fait d’avoir
un libre accès sur la manière dont
les parlementaires votent lors de la législature
est extrêmement important pour que les populations
aient des législateurs tenus de rendre compte
et moins soumis à des influences particulières
et à la captation. Les TI peuvent être
extrêmement efficaces pour cela.
Les troisième et quatrième
exemples, que je donnerai rapidement, mais il y
en existe beaucoup d’autres, est que la passation
de marchés ait ce qu’on appelle de
nos jours un système d’appel d’offres
en ligne et des pays tels que le Mexique et bien
d’autres en Amérique du Sud sont en
tête dans ce domaine en ayant introduit l’informatisation
et la transparence dans la procédure, et
donc réduit la discrétion. Et aussi
en matière de fiscalité, remplir sa
feuille d’impôts en ligne et des pays
tels que le Chili, montrent le chemin une fois de
plus.
Ziad Al Basir : La transparence
est la meilleure arme contre la corruption. Dans
quelle mesure les procédures de la Banque
mondiale incitent-elles à l’utiliser
? Et pourquoi n’est- elle pas parfois appliquée
dans certains projets de la Banque mondiale ?
Daniel Kaufmann :
C’est une question très importante
et permettez-moi de vous répondre en toute
franchise. Jusqu’à récemment,
au milieu des années 90, nous n’étions
pas à la Banque mondiale aussi transparents
sur ces questions que nous aurions pu l’être.
En réalité, nous ne pouvions le faire,
dans les documents officiels, on nous dissuadait
d’utiliser le soi-disant " mot c"
, et de l’écrire en toutes lettres,
C. pour corruption, aussi, nous écrivions
plutôt C…Il y a eu un changement de
cap majeur depuis l’arrivée de James
Wolfensohn en 1996, et le discours important prononcé
lors des réunions annuelles de la Banque
mondiale et du FMI sur la corruption et son coût
pour le développement, les choses ont changé
et les procédures de la Banque mondiale ont
également suivi.
Permettez-moi de vous donner très
rapidement quelques éléments sur la
manière dont nous nous sommes battus pour
instaurer un maximum de transparence aujourd’hui,
et pour atténuer la corruption dans les projets.
Nous avons divers critères de sélection
des projets, un appel d’offres compétitif
international, ce qui assure la transparence, et
le libre accès à l’information
concernant ces projets. Nous avons un numéro
vert, c’est le 1-800 831-0463 pour les Etats-Unis.
On peut également aller sur le site Internet
pour fournir des renseignements sur toute mauvaise
pratique, et sur laquelle une enquête sera
menée.
Il existe désormais des
audits rigoureux, et dans les cas où toute
société ou entreprise a fait l’objet
d’une enquête qui révèle
son implication dans la corruption dans des projets
nationaux financés par la Banque mondiale,
cette entreprise est rayée des listes ou
sanctionnée ou encore placée sur la
liste noire et cela participe aussi de la transparence.
L’on peut également aller sur la page
gouvernance de la Banque et trouver la liste complète
des entreprises rayées, qui sont près
d’une centaine, et ces initiatives s’inscrivent
dans la procédure de réduction substantielle
de la corruption dans toute action menée
par la Banque mondiale. Il y a une politique extrêmement
rigoureuse de tolérance zéro concernant
l’intégrité du personnel afin
d’éviter la corruption. Cela ne signifie
nullement que ces choses ne se produisent pas à
l’occasion. Nous gérons des centaines
et des centaines de projets chaque année,
de très grands projets, et ces choses se
produisent. Cependant, un cadre plus beaucoup plus
rigoureux, plus transparent a aujourd’hui
été mis en place, et chaque jour nous
essayons d’améliorer, et avec la participation
des citoyens et les informations reçues sur
toute mauvaise pratique, nous pouvons continuer
à nous améliorer.
l tole : Pourquoi la Banque mondiale
finance-t-elle les gouvernements qu’elle sait
corrompus ? Ne pensez-vous pas que vous êtes
vous-mêmes au coeur du problème ? Tant
que les élites politiques de ces pays (dont
la plupart se moquent éperdument du sort
de leurs pauvres citoyens) sauront que la Banque
mondiale les sortira d’affaire, elles ne feront
aucun effort pour changer leur comportement.
Daniel Kaufmann :
Notre principale mission est d’aider à
lutter contre la pauvreté dans les pays avec
lesquels nous travaillons. Pour réduire la
pauvreté, l’un des éléments
les plus importants est de combattre la corruption
et d’améliorer la gouvernance. C’est
ce qui paraît très clair et évident
à tous aujourd’hui. Maintenant, concernant
la réduction de la pauvreté, la lutte
contre la corruption, nous voyons ce genre d’initiatives
dans presque tous les pays, d’autres franges
de la population – plusieurs franges de la
population – prennent en charge ce problème.
La société civile, bon nombre, sinon
tous les parlementaires, certains dans le secteur
privé, ainsi que quelques réformateurs
au gouvernement. C’est donc toujours très
important de se focaliser sur ceux qui désirent
se joindre à cette action collective en s’attaquant
au problème de la corruption. Dans les cas
extrêmes où il n’y a absolument
pas de volonté politique de la part du gouvernement,
en termes de lutte contre la corruption, et la corruption
est endémique, et l’on fait très
peu dan certains pays actuellement pour y remédier,
nous ne prêtons simplement pas d’argent
à ces gouvernements-là.
Là où nous percevons des opportunités
de travailler avec la société civile,
et autres, nous pouvons prêter très
peu ou presque rien et fournir l’appui technique
dans une approche par le bas pour appliquer les
freins et contrepoids et promouvoir la transparence
et la bonne gouvernance.
S’il existe des actes de
corruption au sein et hors du gouvernement, ce qui
est le cas dans de nombreux pays et pas uniquement
dans les économies émergentes, nous
nous engageons réellement, contrairement
au cas où elle serait totalement systémique,
mais nous intervenons avec quelques prêts,
et ils doivent être soigneusement examinés
afin de s’assurer qu’ils atteignent
la population cible, et l’objectif attendu
de réduction de la pauvreté. C’est
pourquoi nous retournons à la question précédente,
elle est si importante, le type de procédures
que nous avons instaurées pour les audits,
les enquêtes, pour la transparence et pour
la supervision concernant l’utilisation de
nos fonds.
Il faut également travailler
avec des pays sur leurs propres réformes
systémiques sur les procédures d’accès
aux marchés ainsi que d’autres réformes
similaires du secteur public afin qu’ils puissent
améliorer la gouvernance et maîtriser
la corruption.
Jens Luneburg : Depuis 1986, je
suis impliqué dans la gestion des marchés
et contrats et je suis conscient de l’existence
de pots-de-vin et de la corruption, particulièrement
dans le domaine du génie civil, mais un trillion
de dollars américains c’est une surprise
pour moi. Peut-on l’éradiquer ? A un
certain point, oui, mais les donateurs sont confrontés
à un dilemme. La réussite de leur
personnel, notamment dans le cas des donateurs multilatéraux,
est évaluée à l’aune
de l’importance et la vitesse de décaissement.
Pourquoi ne peut-on changer cela pour plus de transparence
et d’obligation de rendre compte ? Et pourquoi
les donateurs sont- ils réticents à
jouer davantage le rôle de gendarmes ?
Daniel Kaufmann :
D’abord, concernant le chiffre de 1 trillion
de dollars américains, qui est une estimation
annuelle, permettez-moi de le relever, c’est
une estimation globale, elle ne comprend pas les
pots-de-vin et les actes de corruption qui auraient
lieu n’importe où. Il ne s’agit
pas seulement d’une région particulière
du monde, mais aussi des pays industrialisés
et des multinationales, etc.
Deuxièmement, sur le noeud
de la question de M. Luneburg, le rôle de
gendarmes, c’est une question très
difficile. C’est un problème d’équilibre.
D’une part, pour nous, les premières
questions et, les plus fondamentales, sont celles
du leadership et de l’appropriation de tout
programme entrepris par le pays lui-même,
et l’objectif tout aussi crucial pour nous
est la formation ou l’amélioration
des aptitudes au niveau national.
D’autre part, nous devons
reconnaître qu’il y a des responsabilités
fiduciaires concernant nos fonds, comment ils sont
utilisés, et aussi l’usage de la responsabilité
vis-à-vis du pays sur la manière dont
il s’endette et si la dette contractée
est utilisée à bon escient. Il est
donc important de s’assurer que les mécanismes
sont en place afin de minimiser la corruption, aussi
nous nous impliquons dans le travail en amont pour
améliorer les passation de marchés
dans un pays, aider les pays à réformer
leurs procédures de passation des marchés,
comme nous l’avons dit, les aider à
améliorer les compétences, la formation,
aider à mettre en place des mécanismes
compétitifs et transparents d’appels
d’offres internationaux, des audits ciblés,
des enquêtes, etc. Et nous appuyons des réformes
beaucoup plus systémiques du secteur public.
Mais nous ne pouvons être
des gendarmes à temps plein. Ce n’est
pas notre rôle, étant donné
l’importance accordée à la souveraineté
des pays, et que ce n’est pas fondamentalement
ce que l’on attend de nous, ou de nos compétences…
Ce qui me paraît plus important
encore c’est plutôt le fait que l’aide
et les mécanismes soient instaurés
dans le pays, ce qui ne peut se réaliser
du jour au lendemain, mais nous devons continuer
à travailler avec les pays pour atteindre
cet objectif.
Mbuyi S. Tuambilangana : Quel rapport
existe-t-il entre la Banque mondiale ou votre institut
et les organismes de lutte contre la corruption
mis en place par les régimes les plus corrompus
des pays en développement ? Pourquoi la Banque
mondiale n’intervient-elle pas directement
dans les organismes nationaux de ces pays établis
pour régler les problèmes de corruption,
en fournissant notamment, la surveillance, les conseils,
la formation et le suivi de leur progrès,
au lieu d’en confier la gestion à des
fonctionnaires corrompus ; ce serait une conditionnalité
d’accès à certains prêts
? Quels rapports établissez-vous entre les
bas salaires dans les pays en développement
et la corruption ?
Daniel Kaufmann : Le premier point
est que chacun devrait avoir au moins un salaire
permettant de vivre décemment. Il est évident
qu’on ne peut, dans ces conditions s’attendre,
à une bonne productivité mais plutôt
à du travail au noir ou tout autre phénomène
similaire.
Une fois qu’un salaire décent
est instauré, il est évident qu’il
n’est pas nécessaire d’obtenir
dans le secteur public exactement la même
grille des salaires que dans le secteur privé.
La parité n’est donc pas cruciale,
ce qui dans bien des cas pourrait perturber la stabilité
macro-économique, et le cas du Chili est
en bon exemple, tout comme les pays européens,
etc. En temps normal, les salaires dans le secteur
public sont inférieurs à ceux du secteur
privé, mais il faut un revenu décent.
Dès qu’un salaire
décent est instauré et qu’une
grille salariale récompensant les performances
et les compétences est introduite, une simple
augmentation des salaires des employés ne
serait probablement pas d’un grand secours
dans la lutte contre la corruption. Il faudrait
plutôt considérer les choses dans le
cadre de la réforme globale de la fonction
publique qui inclut la décompression de la
grille salariale, la monétisation des avantages
en nature, l’embauche et la promotion selon
le mérite. La méritocratie est cruciale
dans ce processus. La formation et le professionnalisme
du service public le sont aussi. Nous l’avons
vu, et cela a fait l’objet d’une autre
question, le code de conduite n’en est qu’une
infime partie, mais il ne s’agit que d’une
petite composante d’un cadre plus grand de
réforme globale de la fonction publique.
Dans certains il faudrait tout simplement un rajeunissement
ou un renouvellement, un remplacement, permettant
à de plus jeunes cadres d’émerger
grâce à système basé
sur le mérite.
Eduardo Martinez : Les pays en
développement sont-ils plus corrompus que
les pays développés ? Les actions
telles que celles menées à Halliburton
en Irak sont-elles pires que les actes de corruption
observés en Afrique, en Asie ou en Amérique
latine ?
Daniel Kaufmann :
Le premier point à noter est qu’il
serait fallacieux de dire que la corruption est
la même partout dans le monde. Au contraire,
il existe d’énormes différences
quant à l’étendue, aux manifestations,
et au coût de la corruption dans le monde.
En moyenne, les pays industrialisés ou riches
ont moins de cas de corruption que les économies
émergentes. Mais permettez-moi d’insister
sur la moyenne, comme je l’ai suggéré
auparavant, il y a encore des pays tels que le Chili,
le Botswana, la Slovénie, dont les taux de
corruption sont inférieurs à ceux
des pays de l’OCDE, L’on doit faire
très attention à ne pas généraliser.
Dans le même temps, il faudrait
reconnaître que partout dans le monde la corruption
se manifeste d’une manière ou d’une
autre, y compris dans les pays dont la réputation
d’intégrité et de bonne gouvernance
est notoire, comme en attestent les indicateurs,
et c’est le cas de la plupart des pays nordiques.
Des scandales paraissent dans les journaux et autres
publications, même dans ces pays. Et lorsqu’un
grand scandale concernant une entreprise ou une
multinationale a lieu, les conséquences peuvent
être graves, notamment dans certains cas pour
les pays en développement. La question fondamentale
est de savoir si la corruption est individualisée
ou au contraire systémique. Dans le cas où
elle serait individualisée, et que le pays
serait doté de solides institutions et des
dirigeants puissants et honnêtes, capables
de faire face à la situation, c’est
pour un pays une épreuve permettant d’évaluer
ses capacités. Dans mon propre pays, le Chili,
un cas de corruption a fait l’objet d’un
scandale il y a environ un an et demi. Mon pays
s’en est occupé en optant pour la transparence
et la clarté, et des réformes importantes
ont été engagées par la suite.
Dans certains autres pays, où de tels scandales
se produisent, des mesures ont été
prises, contrairement à ce qui se passe dans
d’autres pays. Ainsi le véritable test
c’est la réaction et les mesures entreprises
en cas de scandale lié à la corruption,
une situation qui peut survenir n’importe
où dans le monde.
Abdurashid Solijonov : Les gouvernements
des pays développés favorisent et
soutiennent la corruption dans les pays en développement
pour des raisons politiques, et afin de faciliter
la conduite des opérations de leurs multinationales
dans ces pays. Les pays développés
détiennent un pouvoir réel dans l’arène
politique mondiale, alors qui, à part eux,
peut contrôler la corruption? Il se pose ici
un dilemme : pour mettre fin à la corruption,
il faut des acteurs puissants, capables de la contrôler.
Mais les seuls acteurs puissants dans l’arène
internationale, sont eux-mêmes la principale
source de corruption. Que pensez-vous de ce problème
?
Daniel Kaufmann :
Les entreprises puissantes et les conglomérats
ont un rôle extrêmement important et
une responsabilité dans la lutte contre la
corruption, et l’on peut trouver un certain
comportement des deux côtés du spectre,
à l’extrême opposé apparaît
le problème de la mainmise sur l’Etat
par quelques conglomérats, des conglomérats
très puissants qui peuvent influencer la
législation, les règles du jeu, les
lois, les règlements, et les politiques de
l’Etat, et ceci est arrivé, et se répète.
Fort heureusement, cette situation
n’est pas universelle. Les sociétés
multinationales comprennent de plus en plus que
même pour assurer le succès de leurs
opérations, il leur faut adopter une conduite
intègre, et que cette attitude est encouragée
par le pouvoir de la société civile
et les mécanismes de transparence qui dénoncent
les entreprises malhonnêtes qui paient des
pots-de-vin et ont la mainmise sur l’Etat.
La presse, internationale et locale, joue un rôle
important dans ce domaine.
Ainsi, de plus en plus, des groupes
de très importantes et puissante entreprises
et multinationales, mais aussi des membres de l’élite
locale, comprennent qu’un meilleur climat
d’investissement débarrassé
de la corruption est dans leur intérêt
à long terme, et la question est de s’allier
avec ces multinationales et les regroupements de
petites et moyennes entreprises ainsi que les exportateurs
qui sont profondément motivés pour
exercer leurs activités dans un cadre beaucoup
plus compétitif.
Il faut désormais reconnaître,
du moins de ne pas perdre de vue que ce n’est
pas seulement, ou plutôt nous ne devrions
pas seulement mettre l’accent sur les multinationales,
mais également sur l’élite locale
et les entreprises.
Deuxièmement, nous devons
noter que la corruption à un niveau politique
élevé implique souvent des responsables
politiques de haut rang ou même certains dirigeants
politiques. Rappelons-nous, qu’il faut deux
personnes pour danser le tango, la responsabilité
est ainsi réciproque dans ce domaine.
Et enfin, parfois il y a aussi
l’extorsion des entreprises, pas des entreprises
les plus puissantes, par des politiciens ou de hauts
fonctionnaires. Encore une fois, la responsabilité
est mutuelle.
Il existe une responsabilité
collective, très importante. La responsabilité
est ainsi partagée entre le monde industrialisé,
les multinationales, nos organisations, ainsi que
les dirigeants politiques nationaux et l’exécutif.
Akiode Olusegun : Comment peut-on
réduire, voire éradiquer, une corruption
endémique, alors que elle a souvent imprégné
le milieu familial depuis la tendre enfance. Les
bébés corrompus d’hier sont
devenus les adultes d’aujourd’hui, dont
certains sont des leaders d’industries qui
se sont fait les champions de croisades pour l’élimination
de la corruption. Comment peut-on sortir de ce cycle
infernal ? Akiode de Lagos Nigeria
Daniel Kaufmann :
laissez-moi d’abord vous dire combien je suis
heureux de voir la diversité et le nombre
des questions, plus de cent. Il ne sera pas possible
de répondre à toutes comme elles le
méritent, et peut être que nous pourrions
continuer cette discussion par email plus tard.
Nombreuses ont été les questions concernant
la culture et la corruption, comme le fait celle-ci.
Lorsque on a une situation de corruption endémique,
comme l’auteur de la question semble l’indiquer,
ce n’est évidemment pas facile. Il
serait illusoire d’espérer des renversements
de situation du jour au lendemain. Mais nous avons
aujourd'hui de multiples preuves que la corruption,
quelque soit le rôle que puisse jouer la culture,
n’est pas un phénomène permanent,
comme une sorte de marque indélébile
sur une société.
Pour répondre à votre
question, il faut distinguer deux groupes de gens,
qui vont requérir chacun une stratégie
distincte. Le premier groupe comprend les jeunes.
Dans ce groupe, les questions d’éducation,
de programmes scolaires sont absolument essentielles.
C’est ainsi que nous avons été
les témoins d’une véritable
révolution dans certains pays, en Europe,
aux Etats-Unis, où les consciences se sont
éveillées à l’importance
de l’environnement et de la durabilité
environnementale, en grande partie grâce aux
enfants qui, en revenant de l’école
expliquaient pourquoi et comment il fallait recycler
les ordures, ou encore pourquoi fumer est nocif.
Il y a de nombreux autres exemples. Pour ce groupe,
l’éducation est cruciale.
Le deuxième groupe est celui
des adultes. Pour ce groupe, s’il est important
de former en inculquant des valeurs comme l’honnêteté,
il est encore beaucoup plus important de changer
les motivations, d’avoir des réformes
systémiques qui mélangent la carotte
et le bâton, où la transparence et
la visibilité sont des éléments
essentiels, où l’on récompense
l’anti-corruption, par exemple, où
la promotion dans la fonction publique est basée
sur le mérite et non plus sur un système
de clientélisme, comme nous l’avons
déjà dit. Lorsque les motivations
changent, la culture elle aussi va très rapidement
évoluer.
Je suis absolument convaincu de
cela. Lorsque moi-même j’étais
adolescent, j’ai été interviewé
pour une bourse d’étude par des étrangers,
qui m’ont dit que nous les chiliens avions
la réputation d’être les produits
d’une culture qui nous avait rendu extrêmement
paresseux et incapables de travailler dur, et qui
pensaient que le pays ne présentait pas beaucoup
de perspectives en matière de développement.
Je me rappelle ce qu’ai-je pensé à
ce moment là. Je leur ai fait un long discours,
peut-être pas très bien fagoté,
pour leur expliquer que si les motivations changeaient
ou que certaines réformes se faisaient, les
choses pourraient évoluées très
rapidement, et je pense mon que pays a démontré
que j’avais vu juste. Il y a beaucoup d’autres
exemples dans le même sens, y compris la Corée
du Sud, d’autres en Asie, en Amérique
Latine, en Afrique et etc.
Alpha Diedhiou : Ne risque t-on
pas d’introduire un élément
de partialité systématique en utilisant
une méthodologie basée sur les interviews
d’entreprises et cadres supérieurs.
Ne serait-il pas temps de mettre au point une méthodologie
qui puisse appréhender la nature très
large de la corruption ? Je pose ces deux questions
vu l’approche actuelle prise pour le développement
qui encourage une plus grande interpénétration
entre l’état, le marché et la
société. L’économie politique
de la corruption (la confiscation de l’état)
affecte la bureaucratie autant que les citoyens
ordinaires.
Daniel Kaufmann :
Vu le temps imparti, je serai obligé d’être
bref. Mais ceci me paraient être une excellente
question méthodologique sur les données,
et il y en a d’ailleurs d’autres. Vous
trouverez sur notre
site Web (a) un
matériau important sur les questions méthodologiques
relatives aux indicateurs, à la mesure, aux
données et aux diagnostics auxquels vous
pouvez avoir facilement accès. De plus, il
est interactif. En vous rendant sur la page d’accueil
de la Banque, vous trouverez les questions de corruption.
De là, vous pourrez facilement vous rendre
sur la page d’accueil du WBI consacré
à la gouvernance. Cette page vous donnera
accès aux questions d’ordre méthodologiques.
Je suis tout à fait d’accord
avec l’auteur de cette question. Il est en
effet essentiel de dégrouper, c'est-à-dire
de séparer en ces différentes manifestations
le concept de corruption. En le faisant, on peut
appréhender la nature de la corruption dans
toute son étendue, et identifier les types
de corruptions et les liens qui existent entre eux,
ceux qui sont les plus importants dans le pays.
S’agit-il de corruption au niveau de la passation
des marchés ? S’agit-il de détournement
de fonds publics ? S’agit-il de pots-de-vin
payés pour satisfaire à des règlements
imposés par la bureaucratie ou l’administration,
comme obtenir une licence pour démarrer une
entreprise ? Ou s’agit il de la confiscation
de l’état par une oligarchie nationale
ou un groupe d’entreprises étrangères
? Les priorités diffèrent selon les
circonstances. Par conséquent, il est essentiel
d’effectuer des diagnostics, d’avoir
des données et de faire des analyses sur
ces données qui soient spécifiques
aux circonstances. Il n’existe pas une seule
recette qui puisse s’appliquer à tous
les pays. Chaque pays doit faire sa propre analyse
et la faire de façon rigoureuse, basée
sur un travail de recherche entrepris avec le sérieux
voulu.
Musheeruddin : est-il possible
de combattre la corruption dans un pays dont l’histoire
est une répétition de dictatures militaires
ou dont les militaires contrôlent l’appareil
d’état dans les coulisses.
Daniel Kaufmann :
À cette question aussi, les données
apportent une réponse très claire.
Plus un pays permet à chacun de s’exprimer,
plus ses mécanismes de gouvernance obligent
ses dirigeants à rendre des comptes à
ses citoyens, moins il s’exposera à
une confiscation de l’état par les
intérêts particuliers d’une élite
ou autres intérêts agissant dans les
coulisses et plus il aura de chance de combattre
avec succès la corruption. Par conséquent,
il est évidemment important de s’efforcer
d’avoir plus d’ouverture politique et
moins de régimes militaires autocratiques,
de diminuer les activités en coulisse ou
la confiscation de l’état par un petit
nombre d’intérêt d’une
élite très puissante. Et c’est
là où les questions de transparence,
de concurrence et d’action collective c'est-à-dire
tous les éléments auxquels nous avons
fait allusion dans la première question,
vont prendre toute leur importance.
Jochem : pensez-vous qu’un
niveau élevé d’éducation
combiné avec un manque d’emplois puisse
conduire à plus de corruption dans les pays
en développement ?
Daniel Kaufmann :
Les données nous indiquent que la relation
de cause à effet de votre question joue en
sens inverse. Que est ce que cela veut dire ? Nous
observons que lorsque la gouvernance s’améliore
et la corruption est maîtrisée, un
pays retire un énorme dividende en termes
de développement. Nous l’avons appelé
« le dividende de 400 pour-cent », parce
que nous avons observé que lorsqu’un
pays fait des progrès dans la maîtrise
de la corruption, même sans atteindre la perfection,
mais avec quelques réalisations visibles
en matière de maîtrise de la corruption,
il peut accroître son revenu par habitant
de 400 pour-cent, c'est-à-dire à long
terme le faire passer, par exemple, de 2 000 dollars
EU à 8 000 dollars EU. Même s’il
faut une génération pour réaliser
cette amélioration, il n’en reste pas
moins que c’est un énorme dividende.
Nous observons le même type
de liaison entre la maîtrise de la corruption
et le déclin dans la mortalité infantile,
l’amélioration des normes sanitaires
et des améliorations également en
terme d’éducation, particulièrement
dans l’élimination de l’analphabétisme
et dans le relèvement des niveaux d’alphabétisme.
C’est donc là le sens de la relation
de cause à effet que nous observons : l’amélioration
de la gouvernance et la maîtrise de la corruption
entraîne une amélioration des perspectives
de développement, y compris l’emploi,
les revenus, l’éducation et la santé.
Nous n’avons aucun constat
dans les données qui nous disent que si,
par un coup de baguette magique, le revenu s’améliore,
par un autre coup de baguette magique la gouvernance
va s’améliorer et la corruption sera
maîtrisée. C’est en fait l’inverse
qui se passe. Améliorer la gouvernance, maîtriser
la corruption est un travail difficile, qui va demander
un engagement politique constant, mais qui à
termes dégagera des dividendes importants
en terme de développement.
Merci d’avoir participer à ces discussions.
Pour plus d’information, nous vous recommandons
les lectures suivantes auxquelles Daniel Kaufmann
a fait allusion au cours de la discussion :
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